En outre, et pendant qu'elle était en veine de réflexion, de sagesse et de hardiesse, Mme Vaucamp avait osé supputer le nombre de ses années, sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage à l'éclat si juvénile de son regard, à la toute printanière fraîcheur de son sourire, aux purs contours et à la blancheur satinée de ses épaules, elle n'avait pas craint d'examiner son visage à nu et sans fard, ses cheveux sans teinture, et elle avait eu le suprême courage de s'avouer qu'il était temps,—peut-être!—de rentrer au port et de ferler la voile.
Miss Fauvette, transplantée du couvent dans le vaste appartement, devenu soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre occupation que de tenir compagnie à sa mère,—de faire connaissance avec cette hautaine belle dame, qui l'appelait «fillette», qu'elle nommait «maman», et avec qui elle n'avait jamais passé jusqu'ici cinq minutes en tête-à-tête. Avec sa douceur de caractère, sa gentillesse native, elle s'appliqua instinctivement à lui plaire, à gagner son affection.
Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient à quelques intimes, dont un vieil ami du défunt, M. Pagès, gros entrepreneur de constructions, qui habitait à proximité de Mme Vaucamp et était le subrogé tuteur d'Andrée.
Marié à une chétive femme, qui, depuis des années, ne quittait son lit que pour aller s'étendre sur sa chaise longue, devant son balcon, M. Pagès, tout en cherchant de son mieux à adoucir le sort de cette malheureuse, n'avait demandé de distractions et de consolations qu'au travail. Son bureau, ses affaires, c'était sa vie.
Ancien agent secondaire des ponts et chaussées, puis dessinateur et métreur chez un architecte, il n'était parvenu à la fortune qu'à force d'énergie et de ténacité. Il se souvenait de ses origines; il avait conservé ses manières simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques familiarités avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement; mais il avait gardé aussi son bon coeur, son intelligente générosité, toujours active, en éveil, toujours à l'affût d'une misère à soulager, de quelque effort à soutenir, à encourager. Il savait comme il est difficile de faire sa trouée, petite ou grande, et quel grand bien fait un peu d'aide.
C'est ainsi qu'il s'était pris d'affection pour un de ses commis, un garçon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis placé par quelque bienfaiteur anonyme à l'institution de Saint-Nicolas, où il avait été doté d'une instruction rudimentaire mais pratique.
Par son assiduité au travail, son zèle soutenu, ses réelles connaissances, aussi bien que par la régularité de sa vie et son irréprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intérêt que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut bien le dire, par une excessive souplesse, une obséquiosité qui allait jusqu'à la platitude et que M. Pagès prenait pour une marque de dévouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient délicieusement son amour-propre.
Antonin était ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'était promis dès qu'il avait commencé à comprendre la vie. Joli garçon, au surplus, de taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il était très fier et qu'il soignait avec amour, il était des mieux armés pour éveiller de prime abord et conquérir les sympathies féminines.
Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites à Mme Pagès, avaient eu plus d'une fois occasion de rencontrer le protégé de l'entrepreneur. Ces visites, à mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin, devenaient plus fréquentes, et un jour arriva où, la connaissance étant déjà amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel à venir la voir.
—J'y suis tous les vendredis, dit-elle.