Un soir qu'elle avait eu ce suprême bonheur et qu'Antonin, après lui avoir, comme de coutume, tendrement serré la main, venait de prendre congé d'elle et de sa mère:
—Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit sans plus de préambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.
—Ah!
—Oui, avec M. Antonin.
—Lui! Anton…
La petite Fauvette demeura bouche bée, les yeux écarquillés, hagards, les bras rompus, tout ahurie, anéantie.
—Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hésitante Mme Vaucamp, qui éprouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et s'efforçait de dissimuler son embarras.—Oui, je me doute bien!.. Il est trop jeune… Mais pour deux ou trois années que j'ai de plus que lui!… D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma chérie? Je n'ai de compte à rendre à qui que ce soit… Et puis il est si posé, si réfléchi, si sérieux… bien plus sérieux que moi! D'emblée on s'en aperçoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son air grave…
Oh! oui, elle l'était, peu sérieuse, l'incorrigible coquette: elle se rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourné ses vues sur elle qu'après s'être prudemment renseigné sur la situation de fortune respective de la mère et de la fille. Elle eût d'ailleurs pu continuer longtemps à discourir et déraisonner de la sorte: la petite Fauvette n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pensée.
* * * * *
Malgré l'énergique désapprobation de M. Pagès et les sourires moqueurs des «bonnes amies», le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua à la cérémonie,—quelqu'un disparu le matin même, et dont on trouva le cadavre, cinq jours après, sous un chaland amarré le long du quai de Grenelle.