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Séverin Evrard avait vingt-trois ans. Après avoir achevé ses classes au collège de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaillé quelque temps dans le bureau de son père, l'architecte le plus en renom de l'arrondissement; puis on avait jugé nécessaire de l'envoyer à Paris pour y étudier les grandes constructions et se perfectionner.

Depuis un an, il était attaché, en qualité de dessinateur et vérificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce malaise, cette fièvre, l'avait saisi et décidé à aller prendre chez lui quelques jours de repos.

Durant cette année, il ne s'était pas borné à accroître ses connaissances dans les qualités et la mise en oeuvre des matériaux: il avait inspiré à une de ses parentes, à la fille d'un de ses arrière-cousins, une sympathie qui s'était promptement transformée en affection, en une réelle passion.

M. Dervillé, le père de la jeune fille, avait été d'autant plus surpris de ce changement, qu'Antoinette, élevée chez les oblates de la rue de Vaugirard, avait, depuis sa première communion, constamment témoigné le désir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il était veuf et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette résolution et s'était efforcé de la combattre. Mais la victoire était réservée à Séverin.

Maintes fois Antoinette avait ouï parler de ses parents de Verdun, de son petit-cousin Séverin Evrard. Il y avait deux mois à peine qu'il habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le voir. M. Dervillé, ancien bureaucrate de ministère, chef de division en retraite, avait très cordialement accueilli le jeune homme.

—Cousin, nous nous mettons tous les jours à table à sept heures. Quand le coeur vous en dira?…

Séverin avait de plus en plus profité de cette invitation, car, de plus en plus, M. Dervillé se montrait affable, affectueux envers lui; de plus en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intérieur, ce paisible et confortable appartement de l'avenue Victoria.

Loin de sourire des inexpériences du provincial, de le prendre en pitié, lui et sa simplicité de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette démêlait là des indices de ses qualités morales, de sa franchise, sa loyauté, du sérieux et de la sûreté de son caractère. Avec son air doux, presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux méplats bien accentués, empreints de finesse et de distinction, il l'avait charmée, s'était insinué dans son coeur.

Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervillé avait de son mieux tâché d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le voyage de Verdun, tout exprès, afin de solliciter pour son fils la main d'Antoinette, il fut reçu à bras ouverts.