Sans sa placide et pittoresque «Ville-Haute», Popey ne différerait guère d'un gros bourg aux rues banales et plates, non pavées, et, partant, tour à tour fangeuses et poudreuses, ayant marché couvert, salle de spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues de célébrités locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se dirigent d'emblée tous les touristes et curieux, de même que c'est sur ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de préférence les fonctionnaires retraités, les commerçants qui ont fait leur pelote et vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.
Parmi les rues de la Ville-Haute, la rue du Tribel, qui contourne en partie la crête du plateau et longe d'anciennes fortifications, est une des plus calmes, des plus discrètes, et aussi l'une des plus caractéristiques, des plus riches en beaux points de vue, en vastes jardins et hautes terrasses. C'est sur son parcours que se trouve «le parapet des Grangettes», d'où l'on domine presque toute l'étendue de la ville, le parc, la promenade du canal, le faubourg de Marbot, la coquette vallée du Naveton;—où, de toutes parts, et comme tout près de vous, surgissent des massifs de collines: la butte boisée de Farémont, la côte avignée de Sainte-Catherine, les coupeaux de Mastrique avec leur verdoyant liséré, etc.
[Illustration: Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main…
(Page 177.)]
Ce nom de Tribel a longtemps intrigué les rares archéologues et chorographes de l'endroit. Dans son Historique de la ville de Popey-en-Barrois, le très sagace et disert érudit Cyrille-Eudoxe Fessecahier fait dériver Tribel du grec, tria, trois, êlios, soleil, rue des Trois-Soleils, parce que, remarque-t-il avec sa puissante originalité accoutumée, «la situation de cette rue circulaire, dite jadis rue de la Tuerie, permet de contempler le roi des astres sous ses trois aspects: au levant, au midi et au couchant.
Sans méconnaître l'importance d'une telle autorité, j'oserai m'inscrire en faux contre cette ingénieuse mais trop poétique explication. Tribel signifie trois belles, tout simplement, comme trident est mis pour trois dents; tricorne, pour trois cornes, etc. En voici la preuve, étayée, ainsi que vous le constaterez, par une série de faits qui n'ont rien de surnaturel et dont maint habitant de Popey, parmi les anciens surtout, peut garantir la scrupuleuse authenticité.
* * * * *
Dans les derniers mois de 1815, le docteur Juvigny, qui avait pris part, en qualité de chirurgien et durant plus de vingt années, à nos campagnes militaires, se décida à postuler sa mise à la retraite et se retira dans sa ville natale, à Popey-en-Barrois. Républicain très ardent, imbu des idées du XVIIIe siècle, admirateur du Contrat social et de l'Émile aussi bien que de la Lettre sur les aveugles et du Système de la nature, disciple de Cabanis et de Bichat, lié, soit d'amitié, soit par des études et recherches professionnelles, avec Dupuytren, Larrey, Richerand, Corvisart, Roux, Flaubert, Boyer, Broussais, toute la grande pléiade chirurgicale du premier Empire, il avait bien consenti à servir Napoléon en souvenir de Bonaparte, mais prêter serment aux Bourbons, se rallier aux jésuites, jamais! La patience et la modération n'étaient pas dans son tempérament; il se fâcha tout rouge à cette insultante proposition, sacra, tempêta et envoya au diable son uniforme, Louis XVIII et la Congrégation.
Sur les confins de la Ville-Haute, dans la rue de la Tuerie, il trouva à acheter à bon compte une spacieuse et vieille maison, bien déchue de sa splendeur, toute lézardée et délabrée, à laquelle attenait un long jardin qui, grâce à une suite de terrasses formant escalier, descendait, dégringolait jusqu'au fond du vallon de Polval.
Jeune encore relativement,—il n'avait pas atteint la cinquantaine,—marié, père de trois filles qu'il faudrait doter bientôt, et ne possédant d'ailleurs, outre sa bicoque et ses quinze cents francs de pension, qu'un très chétif capital provenant de l'apport de sa femme, il aurait dû songer à utiliser son diplôme de docteur et se créer une clientèle. C'est bien ce qu'il fit, en effet; mais, en véritable adepte de Jean-Jacques, n'obéissant qu'à ses croyances démocratiques et à son culte humanitaire, il recruta cette clientèle dans la basse classe, parmi tous les porte-guenilles et traîne-misère de la localité, si bien qu'en fait d'honoraires il ne reçut jamais que kyrielles de remerciements, los, actions de grâces et bénédictions, tous très glorieux témoignages, qu'il pouvait estimer suffisants, voire superflus, mais qui n'ajoutaient pas un maravédis à la dot de ses filles. Au contraire, bien souvent le brave docteur y mettait encore du sien et soldait de sa poche les frais de l'ordonnance qu'il venait de rédiger.
Sollicité par la municipalité et le département, il avait accepté, et à titre gracieux, bien entendu, les fonctions de médecin de l'hôpital et de la prison; mais ici ce ne fut pas seulement des remerciements et congratulations qu'il récolta: en 1820, après l'attentat de Louvel, le docteur Juvigny, dénoncé par les ultras de l'endroit comme jacobin, robespierriste, athée et franc-maçon, vit un matin arriver chez lui le commissaire de police, M. Poustor, qui lui déclara solennellement qu'il était «suspect à l'autorité» et procéda en conséquence à une perquisition rigoureuse, de fond en comble. A l'issue de cette visite, pendant laquelle il avait failli plus d'une fois caresser à coups de botte l'échine du fonctionnaire, M. Juvigny s'empressa de rompre toute attache officielle, pour ne plus soigner que ses pauvres,—vignerons de Polval, bobineuses et tisserands du Jard ou de la rue de Véel, qui avaient préféré leur galetas à l'assujettissement et à la promiscuité de l'hôpital.