Sa consultation terminée, sa tournée faite, le docteur Juvigny s'occupait de bêcher et ensemencer les carreaux de son jardin, de tailler ses quenouilles, de lier ses espaliers et ses treilles; ou bien,—besogne réservée pour les jours de mauvais temps,—il s'amusait à scier et à fendre sa provision de bois de chauffage, ses trois cordes de rondins; ou encore, transformé en menuisier, serrurier, charpentier, etc., il s'ingéniait à rajuster et reclouer les montants de ses fenêtres, les ais et les gonds de ses contrevents et de ses portes, à raboter les lames de ses parquets, rafistoler ceci, cela, cela encore… Tout était à consolider et à refaire dans cette immense et vétuste baraque. Sous les tuiles d'un petit grenier, au-dessus de la chambre à four, il avait installé son atelier avec tous ses outils; dans un autre coin de la maison, il s'était aménagé deux petites chambrettes qu'il avait meublées d'un bureau de bois noir, d'un antique canapé à fond de paille, d'un fauteuil et de quelques chaises de même style, et où il avait rangé le long des murs, sur des rayons de sapin par lui-même apprêtés et mis en place, les cinq ou six cents volumes de médecine, de philosophie, d'histoire et de littérature qui composaient sa bibliothèque. C'était là qu'il se retirait chaque jour après son second déjeuner,—ce repas de dix heures, onze heures ou midi, appelé dîner en Lorraine,—pour y fumer sa pipe, en relisant quelques pages de l'Essai sur les moeurs ou de la Gazette médicale, et y faire sa sieste.
Ses soirées se passaient auprès de sa femme et de ses filles, dans la vaste pièce, haute de plus de quatre mètres, qui servait de salon. Pendant que Mme Juvigny, qui, à l'âge de quarante ans, à la suite d'une maladie nerveuse, avait perdu la vue, manoeuvrait les aiguilles de son tricot,—un invariable bas de coton blanc;—que Mlles Denise, Claire et Gilberte ourlaient, rebordaient, reprisaient, ravaudaient, le docteur, assis dans une sorte de bergère recouverte d'une housse, sous le manteau de pierre sculptée de la cheminée, leur faisait la lecture de son journal, Le Constitutionnel. Très fréquemment, un coup de sonnette ou un brusque toc toc à l'un des contrevents l'interrompait et faisait tressauter la maman et les fillettes: c'était un voisin ou quelque famille amie qui venait—les dames munies de leur sac à ouvrage—tenir compagnie aux Juvigny.
Il y avait douze ans que l'ex-chirurgien-major avait planté sa tente à Popey et vivait de cette humble vie, toute semée néanmoins de bonnes oeuvres, resplendissante de dignité, de charité, d'abnégation, lorsqu'une épidémie typhoïde ayant éclaté dans certains misérables quartiers de la ville, il prodigua ses forces, se multiplia, se dévoua, si bien qu'il finit par contracter les germes du mal et succomba, frappé ainsi, ce stoïcien et ce sage, comme il l'aurait souhaité si on lui en eût laissé le choix, au chevet de ses pauvres, sur son champ d'honneur.
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Mlle Denise, l'aînée des filles du docteur Juvigny, avait alors vingt-sept ans. Quelques mois auparavant elle avait failli se marier: un aide-major, en garnison à Nancy, et que diverses circonstances avaient mis en relation avec l'ex-chirurgien, s'était épris d'elle et avait chargé une dame Huguet, vieille amie des Juvigny, de lui déclarer ses intentions et de lui demander si elle l'autorisait à solliciter officiellement sa main. Elle y consentit d'autant plus volontiers qu'intérieurement, secrètement, elle partageait cet amour. Survint la catastrophe, la soudaine mort du docteur: la démarche fut différée, le projet interrompu. Quand M. Firmin Vayeur, l'aide-major, rentra en pourparlers, Denise avait réfléchi et elle répondit par un refus.
Elle avait réfléchi et à la situation de sa mère aveugle et à l'avenir de ses soeurs, dont l'une, Gilberte, sortait à peine de l'enfance, et dont l'autre, Claire, âgée de vingt-deux ans, était une nature contemplative et mystique, inapte à la gouverne d'une maison, à toute besogne et préoccupation matérielles. Mariée à M. Firmin Vayeur, obligée de quitter la ville, d'accompagner son mari de garnison en garnison, qui donc la remplacerait? Qui soignerait sa mère, si habituée à elle, ne voulant qu'elle pour la servir et la guider? Qui veillerait sur Gilberte? Qui défendrait les intérêts de la famille et dirigerait la barque?
Elle resta, s'applaudissant de n'avoir pas aliéné sa liberté, sacrifiant pour jamais à ce qu'elle jugeait son devoir les aspirations de son coeur;—seulement, durant près de quarante années, jusqu'à son dernier jour, on put voir, suspendu dans son alcôve, au chevet de son lit, à côté d'un petit bénitier en stuc et d'une image de Notre-Dame du Guet, un médaillon de plâtre, où, dans le fin profil du général Bonaparte, la vieille fille retrouvait une frappante ressemblance de l'aide-major, un souvenir toujours présent, mais compréhensible pour elle seule, de son unique amour.
Les ressources de la maisonnée avaient bien diminué depuis la mort de M. Juvigny. Au lieu des quinze cents francs qui étaient alloués au chirurgien-major comme pension de retraite, sa veuve n'en touchait plus que le tiers, cinq cents francs payables par trimestre. Denise et Claire, en attendant que la petite Gilberte put se joindre à elles, s'étaient procuré de l'ouvrage dans une fabrique de la Ville-Basse, une fabrique de corsets. Ces corsets, il s'agissait de les border, d'en fixer les baleines, de les piquer ou éventailler; chaque samedi, une ouvrière qu'elles rémunéraient en conséquence leur apportait leur tâche à domicile, trois douzaines de corsets bruts, et remportait les trois douzaines piquées et parachevées du samedi précédent. En outre, mère et filles s'étaient arrangées pour n'occuper que le rez-de-chaussée de leur grande bicoque, et avaient, non sans quelque peine et délai, réussi à en louer le premier étage: encore deux cents francs à ajouter au budget annuel.
Quant au jardin, Denise s'en était chargée. Elle avait abdiqué toute coquetterie, toute juvénile prétention, et s'était hardiment et gaiement classée au rang des vieilles filles. Sans pitié pour la délicatesse de ses mains, pour le frais incarnat de ses joues, la laiteuse blancheur de son cou et de ses bras, elle sarclait les plates-bandes, promenait la raclotte dans les allées, maniait bêche, râteau, hoyau, sécateur ou cisailles, durant des matinées entières, alors que le jardin, situé au levant, n'avait pas un coin d'ombre.
Les exercices virils ne l'avaient d'ailleurs jamais épouvantée, au contraire. Elle avait été élevée en garçon, habillée même en garçon jusqu'à l'époque de sa première communion: le «major», encore en activité de service en ce temps-là, se plaisait à l'emmener avec lui à la caserne et dans les marches militaires, à la faire grimper sur son cheval et galoper à perdre haleine, à lui planter sur l'oreille son bonnet de police: «Voyez mon beau petit enfant de troupe!»