Elle tenait de son père, au moral comme au physique. Elle avait sa vivacité, ses brusqueries, sa pleine indépendance et sa rude fierté de caractère, sa brutale franchise, son enthousiasme, ses engouements, voire ses opinions démocratiques et sociales, et ce culte d'universelle tolérance prêché par Voltaire,—bien que, selon la commune contradiction, le médecin-philosophe eût laissé instruire ses trois filles dans le dogme et les pratiques catholiques. Comme son père, elle était douée d'un admirable instinct d'affectivité et de dévouement, elle éprouvait l'irrésistible besoin de se prodiguer à tout ce qui peine et souffre, à tout venant. Comme lui aussi, elle avait les traits du visage vigoureusement dessinés, la lèvre inférieure un peu saillante, l'oeil bleu, pétillant de malice et comme humide de bonté, le front large, proéminent; et, pour la trouver belle, il fallait,—ce que faisaient sans doute les familiers de la maison, les vieux amis du docteur restés fidèles à sa veuve et à ses filles, lui tenir compte de ses qualités morales.

Des années s'écoulèrent. C'était toujours la même existence quiète, modeste, uniforme; les mêmes journées remplies par les mêmes serviles travaux; les mêmes soirées passées autour du guéridon du salon ou sur le banc de pierre du jardin, en compagnie des mêmes habitués, la plupart hommes d'âge ou dames à cheveux blancs, qui, presque à tour de rôle, venaient, après leur souper, sans façon, faire un brin de causette avec Mme Juvigny et «les Trois Belles», ainsi qu'ils avaient fini par désigner entre eux Mlles Denise, Claire et Gilberte.

Peu à peu cependant, entre les multiples objets où l'activité et la générosité de Denise avaient sans cesse besoin de s'épandre, une tâche s'imposa, un but prédomina. C'était assez d'elle pour veiller sur la maman, vaquer à l'entretien du jardin et aux soins du ménage, assez d'elle qui gardât le célibat.

Elle avait suffisamment pratiqué le monde, étudié la vie, pour constater tous les désavantages, les infériorités sociales, les mille chagrins et déboires inhérents à la condition de fille, de vieille fille surtout; et, si elle avait dû l'accepter, la subir, cette condition, elle devait à tout prix l'épargner à ses soeurs.

Claire, la cadette, approchait de la trentaine, et aucun prétendant ne s'était encore révélé. Cet oubli, à vrai dire, ne la préoccupait guère; son ardente piété la consolait de toutes les rigueurs du sort, et elle ne convoitait d'autre amour que l'amour de Dieu. Son royaume n'était pas de ce monde. Denise la sermonna, s'efforça de l'arracher à ses nuages, de la ramener sur le terre-plein de la réalité. Son ignorance des choses du ménage, son peu de goût pour ces serviles mais indispensables besognes, ne devaient pas être un obstacle; cette science et ce zèle, elle les acquerrait comme par surcroît, les obtiendrait par grâce d'état, lorsqu'elle serait nantie d'un mari. Oui, il le faudrait bien!—Claire pourvue, Gilberte aurait son tour.

Tel était le projet qui s'était emparé de l'esprit de Denise, qu'elle méditait et ruminait sans trêve ni relâche. La double entreprise n'était pas facile à mener à bonne fin, vu surtout l'absence de dot: l'aînée des Trois Belles ne s'illusionnait point: mais, baste! en se remuant bien, et avec l'aide de Dieu!

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Popey-sur-Ornain, dont la situation topographique, l'étroit vallon, resserré comme une gorge, et les pentes abruptes semblaient exclure toute garnison de cavalerie ou même d'infanterie, partageait alors avec la petite ville de Vitré, en Bretagne, le privilège de posséder une compagnie de sous-officiers vétérans. Ces braves, la plupart décorés ou médaillés, avaient pour caserne une ancienne halle de la Ville-Haute, et étaient particulièrement appréciés et choyés par les cabaretiers et les vieilles filles de l'endroit.

Tous ayant dépassé la quarantaine se trouvaient mûrs pour le mariage, avides d'avoir en propre un foyer où chauffer leurs tibias rhumatisants, un terrain de quelque cent verges avec baraque ou tonnelle, où l'été on s'en irait fumer sa pipe, boire sa canette et souper au frais, et une femme proprette, avenante, indulgente aux faiblesses et manies du quadragénaire. En outre,—irrésistible appât!—chacun d'eux avait droit à une pension de retraite, réversible peut-être sur la tête de l'épouse survivante! Aussi, pour tout ce qui avait coiffé sainte Catherine, ouvrières, domestiques, vigneronnes, boutiquières même et petites bourgeoises, «épouser un vétéran», c'était la grande ressource, le suprême espoir, le rêve le plus cher, le plus assidûment et ardemment caressé.

Un des officiers de ce corps d'élite, le lieutenant Césaire Debrolle, avait connu, douze ou quinze ans auparavant, le chirurgien-major Juvigny, et, dès son arrivée à Popey, il était allé présenter ses hommages à sa veuve et peu à peu avait pris place parmi les intimes de la maison. C'était le plus jeune d'entre eux: il n'avait que quarante-trois ans. Denise ne tarda pas à voir en lui un parti pour sa soeur cadette.