Nous trouvons chez Casimir Delavigne (1793-1843), dans ses Enfants d’Édouard (II, 3), plusieurs anachronismes commis coup sur coup. Tyrrel, la future âme damnée de Glocester, raconte ainsi son ancienne vie joyeuse:

... Je fus quatre fois riche.

Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu,

Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu,

Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées,

Le flux et le reflux des piles de guinées.

Or, cette tragédie des Enfants d’Édouard se passe en Angleterre, sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf. le Journal de la Jeunesse, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)

Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la locution «A revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se reverra bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «A revoir, bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)

Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 100), la mauvaise locution «Montjoie et Saint-Denis» (Louis XI, III, 13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre de nos ancêtres. L’élision de l’e final de Montjoie contraint presque toujours les poètes à faire suivre ce mot de la conjonction et, ce qui enlève tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie (le lieu de martyre ou de joie) de saint Denis.

Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de tête, et les récitait de mémoire aux comédiens» (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. X, p. 61), comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la prodigieuse mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages «par cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que quand ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. V, p. 180; et Nouveaux Lundis, t. X, p. 61.)