Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des «petites oies blanches»?
Lesage (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième du livre VI de Gil Blas (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous allâmes toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous trouvâmes, au lever de l’aurore... nous quittâmes volontiers le grand chemin... nous aperçûmes au pied d’une colline... nous ne jugeâmes pas à propos... nous trouvâmes que ces saules... nous résolûmes... nous mîmes... nous débridâmes nos chevaux... nous nous couchâmes sur l’herbe... nous nous y reposâmes... nous achevâmes... Nous nous amusâmes...» Tout cela dans l’espace de quatorze lignes.
En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.
Nous rencontrons chez Lesage, dans son Diable boiteux (t. II, p. 110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.
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De J.-J. Rousseau (1712-1778), dans La Nouvelle Héloïse (Partie I, lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais les larmes de mon amie n’arroseront le nœud qui doit nous unir», écrit Claire à M. d’Orbe.
«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la main nous embrasse, et que le cœur nous repousse!» (Ibid., III, 18; p. 366.)
Dans Les Confessions (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit, en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous deux, nés tendres et sensibles, n’attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition; ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur dans le premier qui s’ouvrit pour le recevoir».
Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit, et où nous rencontrons, en outre, cette locution, nés tendres et sensibles, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et sensible lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu, à un écorché, emploie plus que personne.
«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement moins de vanité que moi», déclare Jean-Jacques un peu plus loin (p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p. 313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent mes confessions... et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose: Je fus meilleur que cet homme-là». Ailleurs, dans une lettre à M. de Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les hommes que j’ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi». «Je partirais avec défiance, si je connaissais un homme meilleur que moi», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378). Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi?