Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé le féminin, généralement évité, du mot amateur: «Cette capitale (Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’amatrices.» (Émile, livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)

Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.)

Tout le monde connaît Le Vœu ou Rêve de bonheur si admirablement décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger», etc. (Émile, IV; t. II, p. 144; Hachette, 1863). Florian (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (Galatée, II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.)

De Florian encore ces singulières phrases:

«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne crois pas le lui avoir rendu.» (Galatée, I, p. 224.)

«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans mon sein le gage de notre union, que cet enfant était le sien, et qu’il lui demandait, par ma voix, la permission de naître pour l’aimer.» (Le Bon Ménage, scène 18, p. 434.)

Nous lisons, dans La Vie et les Opinions de Tristram Shandy de Sterne (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil d’impertinences des (sic) vieilles femmes des deux sexes.» La même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, Charles Dickens (1812-1870), La Petite Dorrit (t. I, p. 202, chap. 17; Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames des deux sexes».

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C’est à Marmontel (1723-1799) qu’on doit la suppression des incidentes dit-il et dit-elle dans les conversations écrites. A la fin de la préface de ses Contes moraux (t. I, p. x; La Haye, s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je proposai, il y a quelques années, dans l’article Dialogue de l’Encyclopédie, de supprimer les dit-il et dit-elle du dialogue vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait briller le talent de bien lire.»

«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de l’abbé Dulaurens, dans l’Arretin (sic) moderne (t. II, p. 76; Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]: