Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans Les Petites Affiches, les comptes rendus des représentations théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: L’auteur est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.» (Staaff, La Littérature française, t. II, p. 1043.)
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Charles Nodier (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. Proudhon, Les Majorats littéraires, III, § 8, p. 119.)
Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, — délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.
Stendhal (1783-1842), dans une de ses nouvelles, Le Philtre (Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai trente ans de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait quarante ans.
Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais écrire que des œuvres posthumes à publier après sa mort.» (De l’amour, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)
On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour lui, c’était le Code civil. Il en lisait une page tous les matins.» (Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 28.)
Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.
Ferdinand Brunetière a crûment qualifié La Chartreuse de Parme de «chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la Revue critique des idées et des livres, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il lui cause.
«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue... Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (La Chartreuse de Parme, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle, 1855.)