— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.

— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le tue pas...»

Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué». Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et prétendu Justin Pancol.

Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans de Ferdinand Fabre, continue la Revue bleue (13 novembre 1886, p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans Mademoiselle de Malavieille, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier, dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse: «Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma vie? Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop juste.

A l’origine, Tartarin de Tarascon se nommait «Barbarin»; Alphonse Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les réclamations, — une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait justement à Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça de papier timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette outrageante bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une sainte épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin sur les épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne dans une minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper à travers ces trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse Daudet, Trente ans de Paris, p. 155; Marpon et Flammarion, 1888.)

Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman Françoise, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. Revue bleue, 4 février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)

De même pour Émile Zola et son roman Pot-Bouille, où figurait un personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel, qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. Revue bleue, ibid.)

C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire, s’avisa de l’expédient suivant:

«... Pour mon roman L’Oreille du cocher, écrit-il à son éditeur Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par le journal La République, 20 mai 1902.)

Effectivement, tous les personnages de L’Oreille du cocher portent des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, Avinain, Papavoine, etc.