En raison de leur taille et de leur poids, les ouvrages de grand format non reliés et placés debout sur les rayons d'une bibliothèque se déjettent et se tassent, se déforment. S'ils ont une certaine épaisseur et sont destinés à être maniés fréquemment, si ce sont des dictionnaires, par exemple, il est indispensable qu'ils soient revêtus d'un solide cartonnage: brochés, avec simple couverture de papier mince, ils n'offriraient aucune résistance, le dos notamment ne tarderait pas à se décoller ou à se fendre, à se casser.
Mais pour les in-12, in-16, in-18, etc., d'une épaisseur moyenne, si la couture était faite solidement, si cette couture, au lieu d'être une couture de brochure (où le fil ne passe que par deux trous dans chaque cahier), était une couture de reliure (où le fil passe par plus de deux trous, et s'appuie ou s'enroule autour de ficelles ou nerfs appliqués ou embrochés verticalement sur le dos des cahiers), il est certain que les lecteurs et travailleurs, trouvant ces exemplaires brochés moins lourds à la main et plus faciles à ouvrir et à feuilleter, les préféreraient aux exemplaires reliés, la question d'élégance et de luxe encore une fois mise à part.
Le grand inconvénient des livres reliés, surtout lorsqu'ils sont de petit format et imprimés sur fort papier, c'est, comme nous l'avons vu[243], de s'ouvrir mal et de se refermer d'eux-mêmes, dès que la main ou un poids suffisant n'exerce plus sa pression sur eux, sur leurs pages horizontalement étalées. Il n'est personne qui ne le connaisse, cet agaçant et inévitable défaut, qui rend parfois si difficile l'emploi d'un livre, lorsqu'on n'a pas, par exemple, l'entière disposition de ses deux mains, qu'on a besoin de copier un passage de ce livre, ou d'en conférer des sections avec des chapitres d'autres volumes.
C'est au point qu'un écrivain du XVIIIe siècle, le polygraphe Sébastien Mercier, avait pris l'habitude de casser le dos de tous les livres reliés qu'il achetait: il préférait des volumes décousus et disloqués à des volumes «qui ne veulent pas rester ouverts». Il avait d'ailleurs la haine des «artistes relieurs», et voici ce qu'il écrivait à leur sujet:
«Les livres sont des amis qu'il faut pouvoir traiter familièrement. J'aime fort la lecture, et je trouve que la reliure, du moins la reliure trop recherchée, est sa plus grande ennemie. S'il y a une profession inutile, c'est assurément celle des grands artistes relieurs. Elle ajoute à la cherté des livres, et nuit à leur usage. Avec ce que coûtent les belles reliures, on aurait une autre bibliothèque. Mais on achète des livres comme des biscuits de Sèvres ou des magots de Chine. Cependant, les livres sont faits, me semble-t-il, pour être lus, relus, maniés et remaniés. Un Horace tout neuf n'appartient qu'à un sot. On pourrait, selon moi, dire des livres ce qu'on dit des olives: les pochetées sont les meilleures[244].»
L'extrême et bruyante aversion que Sébastien Mercier manifestait pour le livre relié finit même par lui attirer ce féroce quatrain:
Mercier, en déclamant contre la reliure,
Pour sa peau craindrait-il un jour?
Que le brave homme se rassure:
Sa peau n'est bonne qu'au tambour[245].