Le savant Gabriel Naudé, qui vivait à une époque où le livre broché n'existait pour ainsi dire pas, combat, en plusieurs endroits de son très instructif Advis pour dresser une bibliothèque, l'abus de la reliure, et peu s'en faut qu'il ne la condamne tout à fait, lui aussi.
«… Le quatriesme (précepte) est de retrancher la despense superflue que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l'ornement de leurs volumes, pour l'employer à l'achapt de ceux qui manquent, afin de n'estre point sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique; et ce, d'autant plus volontiers que la relieure n'est rien qu'un accident et manière de paroistre, sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les livres ne laissent pas d'estre utiles, commodes et recherchez, n'estant jamais arrivé qu'à des ignorans de faire cas d'un livre à cause de sa couverture, parce qu'il n'est pas des volumes comme des hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et vestement[246].»
Et ailleurs:
«Je dis, premièrement, qu'il n'est point besoin pour ce qui est des livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus à propos de réserver l'argent qu'on y despenseroit pour les avoir tous du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver[247]…»
D'une façon générale, on ne lit commodément et bien que les livres brochés. Le chroniqueur Edmond Texier, si goûté des lecteurs du Siècle sous le second empire, nous conte, à ce sujet, une bien typique anecdote.
«Un millionnaire de fraîche date se présente chez un libraire: «Il me faut des livres, lui dit-il, pour meubler ma bibliothèque en chêne sculpté… Pour le choix, je m'en rapporte à vous; vous ferez relier le tout très convenablement.» Là-dessus il sort; mais revenant sur ses pas: «Ah! j'oubliais de vous dire… Vous mettrez dans le ballot quelques romans amusants; mais il ne faut pas faire relier ceux-là, parce que je veux les lire[248].»
C'est bien cela, et l'on ne peut que sourire de la naïveté du brave Lesné, qui, dans les notes de son poème sur la Reliure, peste, gronde et fulmine de si bon cœur contre les amateurs qui «ne veulent pas prendre la peine de tenir leur livre en lisant», à qui il faut «des livres qui se tiennent ouverts sur la table[249]» tout seuls. Quelle exigence! Conçoit-on pareille prétention!
Il est vrai qu'un fervent érudit dont l'opinion est à considérer, Charles Asselineau, a déclaré qu'«un livre qui n'est pas relié n'est pas un livre[250]»; mais, en émettant cette sentence, il se plaçait à un tout autre point de vue que le nôtre, au point de vue du mérite et du succès d'une œuvre: il entendait par là que «la reliure est devenue pour les auteurs ce qu'était autrefois l'impression, une épreuve décisive[251],» que la reliure est aujourd'hui la sanction de la renommée, le criterium de la valeur d'un livre et de la célébrité d'un écrivain.
*
* *
Sans tomber dans les partis pris et les exagérations de Sébastien Mercier, nous estimons que le meilleur système à appliquer, pour une bibliothèque particulière, dont les livres ne sont pas destinés à circuler en de nombreuses mains et à se fatiguer, c'est l'emploi de la reliure, ou, plus exactement, de la demi-reliure, pour les volumes de format supérieur à l'in-8, et du cartonnage bradel pour les in-8 et leurs inférieurs.