Si l'on juge le cartonnage bradel trop faible et trop inconsistant pour les volumes in-8,—ce qui peut advenir, surtout si ces volumes sont de forte épaisseur,—on classera les in-8 parmi les volumes à relier; quant aux in-12, in-16, in-18, etc., le bradel offre à leur endroit de multiples avantages: économie, souplesse, légèreté, etc. Exception faite, je le répète, pour les ouvrages destinés à être fréquemment maniés: dans ce cas, la reliure s'impose.
Comme on le voit, nous nous efforçons de concilier ces deux choses: solidité et commodité; nous cherchons toujours à nous rapprocher le plus possible du desideratum exposé tout à l'heure, à prendre à la reliure ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire sa couture, tout en conservant au livre la légèreté et la flexibilité, la complaisance de la brochure, qui permet si bien au livre de rester ouvert, et c'est par le cartonnage bradel que nous avons le plus de chance d'atteindre notre double but.
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Examinons maintenant ce qu'il faut entendre par ces mots de reliure et demi-reliure, bradel, cartonnage, etc., et tout d'abord définissons les termes que nous aurons à employer dans nos explications, c'est-à-dire les termes les plus usuels du vocabulaire technique de la reliure.
On nomme plats les deux surfaces planes du carton servant de couverture au livre. Le plat de dessus porte les noms de plat supérieur, plat recto ou premier plat; le plat de dessous, ceux de plat inférieur, plat verso ou deuxième plat. Chaque plat ayant deux faces, l'une en dehors du livre, l'autre en dedans, la première de ces faces est le plat extérieur, la seconde le plat intérieur.
Jadis, au lieu d'être en carton, les plats étaient en bois plus ou moins épais, recouvert de peau ou d'étoffe, avec plaques et clous d'or, d'argent ou de cuivre, pierres précieuses, etc. Le bois avait l'inconvénient, non seulement d'accroître de beaucoup le poids du volume, mais encore de servir de réceptacle aux vers, en sorte que «le livre portait dans sa couverture même les germes de sa destruction[252]».
Le dos est la partie arrondie du livre où se trouve la couture et où s'inscrivent aujourd'hui le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage, inscriptions qu'on mettait à l'origine sur le plat supérieur. La reliure est dite à dos plein quand les cahiers qui composent le livre sont collés directement ou indirectement sur l'intérieur de ce dos, de manière à former corps avec lui. Quand le dos des cahiers n'adhère pas à la peau du dos de la couverture et s'en sépare lorsqu'on ouvre le volume, en sorte qu'un vide se forme entre ces deux dos, la reliure est dite à dos brisé. Certains bibliographes prétendent que ce dernier mode de reliure, qui est aujourd'hui le plus fréquent,—on ne relie guère maintenant à dos plein,—permet au volume de s'ouvrir plus facilement et de ne pas se refermer de lui-même[253]. «C'est une erreur», répliquent très nettement et avec raison MM. Sébastien Lenormand et Maigne, ainsi que le docteur Graesel[254], et l'on fabrique des reliures à dos plein qui s'ouvrent tout aussi bien—ou tout aussi mal—que les reliures à dos brisé. C'est: 1o le peu d'épaisseur de la peau ou garniture du dos; 2o la largeur du format[255]; 3o la minceur du papier; 4o et enfin la couture faite sur nerfs ou rubans et non à la grecque (nous verrons dans un moment ce que signifient ces locutions), qui, seuls, peuvent faciliter l'ouverture d'un livre et lui permettre de demeurer de lui-même et à toutes pages complètement ouvert.
On appelle tranches «les trois surfaces du livre par où il a été rogné[256]». La tranche horizontale supérieure porte le nom de tête; la tranche horizontale inférieure, celui de queue; la tranche verticale (qui affecte toujours la forme concave, tandis que le dos, auquel elle est opposée, est convexe), celui de gouttière. Les tranches, surtout celle de queue et celle de la gouttière, peuvent n'être qu'ébarbées: on ébarbe un livre en enlevant légèrement, avec des ciseaux, l'excédent de chaque feuillet, «ce qui dépasse trop». Il est important, comme nous le constaterons, de laisser aux marges le plus d'ampleur possible, voire toute leur intégralité. Les tranches, surtout celle de tête, peuvent être dorées, peintes en une seule couleur, brunies par le frottement d'une agate, marbrées ou jaspées, c'est-à-dire recouvertes, à l'aide d'une brosse, qu'on passe sur un grillage ou tamis placé au-dessus et à proximité d'elles, d'une multitude de menus points de couleur, qui rendent ces tranches tachetées comme le jaspe. Lorsque la tranche, particulièrement la tranche dorée, est, ainsi qu'on le pratiquait fréquemment autrefois, ornée de dessins de fantaisie, feuillages, etc., effectués avec de petits fers qu'on appuie sur la dorure, on dit que le livre est antiqué sur tranches.
Endosser un livre, c'est donner au dos du livre cette forme arrondie, convexe, qui entraîne pour la gouttière la forme creuse ou concave.
Dès que la peau est adaptée et collée sur le dos et les plats, on met le livre entre des ais ou planchettes de bois, appelées membrures, que l'on maintient fortement serrées au moyen de ficelles ou fouets, afin de l'empêcher de gondoler: cette opération, ce serrage, qui s'effectue aujourd'hui à la presse, se désigne sous le nom de fouettage: fouetter un volume.