«Pour protéger le livre, il est nécessaire que le carton déborde la tranche. Cet excédent constitue les chasses du livre. Je vous ferai observer en passant, écrit Charles Blanc[257], combien sont justes les expressions du relieur: la tranche de devant s'appelle gouttière, parce qu'elle est, en effet, comme une gouttière, creusée en cannelure. Les chasses du livre sont bien nommées, parce qu'avant de rogner le livre, on a dû donner la chasse, c'est-à-dire du jeu, au carton… Vous remarquerez que le dos forme une petite saillie en se retournant sur chaque côté du plat: ces saillies sont les mors du livre. Elles sont nécessaires pour loger les cartons, qui ont été tout exprès coupés légèrement en biseau du côté de la saillie dont je parle; comme c'est le long de cette saillie que le carton est attaché à la couverture du dos par une bande de veau ou de maroquin sur laquelle il se meut, les mors s'appellent très souvent charnières… Enfin, aux deux extrémités du dos, vous voyez un petit rouleau couvert de fil de couleurs alternées: cet ornement, qui est la tranche-file, répond à un but d'utilité, car il sert à bien assujettir les cahiers et à donner plus de consistance à la couverture, lorsque le livre, serré dans les rayons de la bibliothèque, en sera tiré avec effort.»
Malgré ces bonnes raisons, nombre de relieurs d'à présent ne tranchefilent plus leurs livres, si ce n'est pour les reliures de luxe: les tranchefiles, toutes différentes de ce qu'elles étaient jadis, ne sont d'ailleurs plus aujourd'hui que de menus et insignifiants ornements, préparés d'avance, qu'on colle pour la forme en tête et en queue des livres. On donne particulièrement le nom de comètes à ces tranchefiles artificielles lorsqu'elles sont en coton, au lieu d'être en soie. C'est sous la tranchefile de tête que s'adaptent les minces rubans de soie ou de coton appelés signets et destinés à servir de marques au livre. Jadis ces rubans, lorsqu'ils étaient nombreux, étaient adaptés à une tige ou tringlette de métal nommée pipe.
On appelle coiffe le rebord ou repli que forme l'extrémité de la peau du dos des livres, en tête et en queue.
Les gardes sont des feuilles de papier placées au commencement et à la fin des livres pour en garantir, en garder les premiers et les derniers feuillets. Elles se composent de feuilles de papier blanc, souvent aussi de feuilles de papier de couleur, désignées, d'après leurs teintes et leurs dessins, sous les noms de peigne, escargot, queue de paon, etc. Un de ces feuillets de garde est appliqué et collé sur chaque plat intérieur du livre.
Les livres reliés sont cousus avec du fil de lin, sur des ficelles, appelées nerfs ou nervures, qui font, ou plutôt sont supposées faire saillie sur le dos des volumes. Ces ficelles, en effet, n'émergent plus, grâce au grecquage: opération très usitée, qui consiste à tracer, au moyen d'une scie à main dite grecque, sur le dos des cahiers d'un livre assemblés et serrés dans un étau, de petites rainures ou encoches nommées grecques, elles aussi, destinées à loger les ficelles autour desquelles le livre sera cousu. Les saillies, appelées également nerfs ou nervures, qu'on remarque sur le dos des volumes reliés, ces minces saillies transversales qui semblent correspondre aux ficelles, sont donc le plus souvent simulées. Les espaces compris entre elles et où l'on inscrit, où l'on pousse le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage et le chiffre de tomaison, sont les entre-nerfs ou compartiments.
Hâtons-nous de dire que, depuis quelques années, depuis l'invention des machines à coudre les livres, le mauvais et déplorable procédé du grecquage, qui permettait aux ouvriers, d'accord avec leurs patrons, de ne pas coudre chaque cahier dans toute sa longueur, de répartir sur deux ou trois cahiers, en sautant tantôt le milieu, tantôt les extrémités, la couture de la longueur ou hauteur totale du livre,—ce qu'on appelle coudre à l'échelle,—n'a plus de raison d'être. Aujourd'hui, avec ces nouvelles machines, comme nous le verrons plus loin en traitant de la couture, la besogne se fait à la fois plus rapidement, incomparablement mieux et à bien meilleur compte.
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Il y a deux catégories principales de reliures: la reliure pleine, la demi-reliure.
Un livre est en reliure pleine lorsqu'il est tout entier recouvert de la même peau: veau, truie, basane, chagrin, maroquin, etc.
La basane est de la peau de mouton simplement tannée. Souple, légère, poreuse et spongieuse, la basane se ressent facilement de l'influence de la chaleur ou de l'humidité. Par suite de son bon marché, elle s'emploie pour les reliures communes et peu coûteuses.