Le chagrin provient de la chèvre, quelquefois du chameau ou du cheval[258]. Il offre beaucoup de solidité et de résistance et convient aux livres de fatigue. On fabrique des chagrins inférieurs avec de la peau de mouton.
Le maroquin est de la peau de chèvre tannée avec du sumac, et dont le grain est très apparent. Le maroquin le plus apprécié est celui du Levant, précisément parce que le grain de la peau y est plus saillant. Le véritable maroquin, utilisé pour les reliures de luxe, coûte cher: environ 180 francs les 12 peaux de 1 mètre à 1 m. 50, tandis que la même quantité de chagrin se paye 80 francs; aussi s'ingénie-t-on à falsifier le maroquin de maintes façons, à en fabriquer avec des peaux de veau, de mouton, etc.[259]
Le cuir de Russie, qu'on emploie aussi pour les belles reliures, est remarquable par son odeur particulière, due à la bétuline, principe actif de l'écorce de bouleau, dans une décoction de laquelle on a laissé tremper ce cuir pendant une vingtaine de jours. Grâce à cette odeur, le cuir de Russie est, assure-t-on, à l'abri de la moisissure et des attaques des insectes[260].
Le parchemin provient de la peau non tannée—simplement macérée dans de la chaux, puis écharnée, raclée ou raturée, et enfin adoucie à la pierre ponce[261]—de divers animaux: agneaux, moutons, chèvres, veaux. Dans ce dernier cas, il portait jadis spécialement le nom de vélin[262]. Comme nous l'avons vu en parlant des papiers[263], on imite le parchemin avec du papier sans colle trempé quelques instants dans une solution d'acide sulfurique.
On couvre aussi les livres avec du velours, de la soie, de la toile, etc. A propos des reliures en toile, nous remarquerons que la toile noire, dite toile à tablier, fréquemment employée, notamment pour couvrir les livres de certaines bibliothèques publiques (bibliothèques municipales, régimentaires, etc.), ne produit pas d'ordinaire l'économie qu'on en attend et donne des résultats peu satisfaisants. Sans fatigue exagérée et au bout d'un laps de temps parfois très court, cette toile se fend, particulièrement le long de la charnière des plats: ce défaut provient de la couleur noire, en général de mauvaise qualité, qui ronge et brûle la toile.
Les reliures d'art, qui se font toujours en reliures pleines, sont celles où le dos et les plats extérieurs sont revêtus d'ornements, filets, fleurons, armoiries, etc., appliqués avec des fers à dorer: d'où le nom de fers donné à ces empreintes. Quand cette impression est faite sans dorure, avec des fers simplement chauffés, on dit que le livre est gaufré ou estampé. Souvent aussi les plats intérieurs sont ornés de dessins poussés sur or ou à froid (on devrait plutôt dire: à chaud[264]) sur le pourtour des gardes: la grande finesse, le genre et l'aspect de ces dessins leur ont valu le nom de dentelles.
Les reliures d'art et de luxe sont en dehors de notre cadre. Nous nous bornerons à rappeler que le vrai berceau de la reliure a été l'Italie, Venise principalement[265]; que, dans la reliure d'art et de luxe, la France occupe, depuis plusieurs siècles, le premier rang[266]; et à citer les noms de Jean Grolier[267], des Ève, de Le Gascon, des Padeloup, des de Rome[268], de Thouvenin, du Seuil, Bauzonnet, Trautz-Bauzonnet, Capé, Chambolle, Cuzin, Léon Gruel, etc., parmi les plus illustres relieurs[269].
C'est surtout en fait de reliures que l'imagination et le caprice des bibliophiles se sont donné carrière.
Il n'est guère d'animal dont la peau n'ait servi à habiller plus ou moins de volumes, et l'on a vu des reliures en peau de panthère, de tigre, de crocodile, de serpent, de sole, de morue[270], de phoque, d'ours blanc, de cheval, de chat, de loup, de renard, de taupe, etc., etc.[271]
Qui n'a entendu parler des reliures en peau humaine? Il existe de nombreux spécimens de ces reliures, et la peau humaine fournit, paraît-il, un excellent cuir, «un cuir très solide, épais et grené[272]». Parmi les livres ainsi recouverts avec le derme humain, nous mentionnerons: