Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.

—Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante. Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller… lui, un soldat… lui, un héros!… Moi, j'étais le capitaine. Quand je me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un arbre… Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce vrai?

—C'est vrai!

—Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont passé sur nous sans nous changer tous les deux…

Gouësnon s'était redressé.

Un feu sombre luisait dans son œil. Il se croisa les bras et se postant en face du général:

—Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette… J'ai tiré sur vous… je vous haïssais… je vous hais encore! Et après? Il n'y a rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite. Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!

Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme le sanglier pour se défendre encore.

Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans le repos.

A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.