Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de ma tombe pour vous maudire!
Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cœur comme je l'ai chassé de notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas oublier…»
—Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le testament de feu M. de Kardigân, le père de M. le marquis Jean de Kardigân. Jean a toujours obéi à son père!
Madame commençait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en écoutant les lignes lues par Fernande.
Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient Crillon et Bayard.
—Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit:
«Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon père en mourant.
Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le courage de vous raconter le malheur qui nous frappe… Je vous aime, Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et j'ai des sanglots au cœur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
Je n'ai eu que votre image dans le cœur, que votre nom sur les lèvres, depuis le premier jour où je vous ai vue…
Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné: je n'ai pas le droit de me reprendre.