—Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a senti son cœur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile? Serais-je assez heureux…
—Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander…
Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui montait à son front.
—Parlez, marquis.
—Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain.
—Rien n'est plus facile.
—Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.
—Je suis entièrement à vos ordres.
—Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et généreux accueil me touche.
—Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations autour de moi… Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV, Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était accouchée d'un fils. Il était trisaïeul.