Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le cœur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.
On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du premier succès.
Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en une minute!
Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît…
Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires. Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu, n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient l'aveu muet dans leurs yeux.
Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.
* * * * *
Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.
Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!
Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la releva doucement: