Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:

—Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le sol de la patrie nous refuse… Fernande, je l'ai espérée bien longtemps cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous a jetée sur mon chemin… Rappelez-vous cette matinée de printemps, à Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux; rappelez-vous de quelle émotion nos cœurs battaient… Et, depuis, que de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert; cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!

Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.

Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.

Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette, oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura, répétant les paroles qu'elle avait dites:

—Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!

Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver. Nous ne pourrions pas être heureux; nos cœurs souffriraient, car ils n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime: l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne saurais manquer au devoir!

—Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.

—Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon cœur saigne quand je vous parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici; que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime, mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!

Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé: