De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.
Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison. Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des policiers était de la fouiller et je les laissai faire.
Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et dit assez haut pour que Madame l'entendit: Voici la salle d'audience. Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz.
Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne fût à la maison; le tout était de la trouver.
Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements, tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait s'accomplir.
Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure, qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes qu'elles renfermaient.
Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du séjour de la princesse dans la maison.
Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines, où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux.
Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été reconduite, après le dîner, avec sa sœur prétendue, à l'hôtel de cette dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près.
Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée; et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci. Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution, un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette.