Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait pas.

Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée, derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.

Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps, et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient. Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres.

Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne l'abandonnaient point.

La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi, malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon, réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et le mur se refroidissaient.

M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.

Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient…

Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut sauvée. Cet espoir ne fut pas long.

Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita d'une énorme quantité de paquets de Quotidiennes qui se trouvaient dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la cheminée.

Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.