Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.

La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.

Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.

On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu
Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le
désir d'écrire à sa sœur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de
Naples.

—Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.

Elle ajouta après un silence:

—Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?

—Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle désire…

—Mais, voyons… l'Écho d'abord, la Quotidienne, le Constitutionnel et aussi le Courrier français.

—Le Courrier, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir jacobine.