Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms changent, mais les mœurs sont les mêmes.
On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la Vie de Bohème, ce livre qui a perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page jusqu'à la dernière.
Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le cœur secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de demander au grand air un peu de fraîcheur.
Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient «éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où le traître avait passé pour venir.
Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.
Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on appelle une généreuse pensée.
La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau, car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le bord.
Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.
Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna violemment.
—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.