—Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève; j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma sœur les a eus comme moi, et cependant… Ne me demandez pas tout ce que j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé, de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis maintenant… Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes importuns qui me parlaient de devoir!… Depuis six mois, j'étais lasse! un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me représentais ce que j'aurais pu être comme ma sœur Lia,… trouver un honnête homme qui m'eût honnêtement aimée… Je n'avais pas voulu. Le mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans un coin.

La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie… Elle est revenue. Si je vous disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans, je suis seule, j'avais devant moi l'avenir… mais quel avenir! Un matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a repoussée… A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien! Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez maudit!

Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.

—Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue, c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour moi? Rien!

Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.

—Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée, et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous. Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années devant vous: au bout de ces dix ans… c'est la misère noire, sordide. Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves, usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors… vous connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!

Sarah frissonna:

—Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être encore regrettée…

—Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un… jeune homme riche, qui vous épousera.

—M'épouser… moi!