Puis il le baisa au front.

Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart… Une larme coula sur son visage rude… Une larme fut toute l'oraison funèbre de ce héros inconnu; mais celui qui la versait était digne de comprendre un pareil sacrifice.

* * * * *

Dix minutes plus tard, une forme humaine s'élançait de la route sur le mur du parc de la Pénissière. C'est Aubin. En vérité, il n'a plus apparence de vie. La mort de Lenneguy a tué son énergie. C'est la force brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux derniers kilomètres comme une pierre lancée par une fronde énorme. Si un mur s'était trouvé sur son passage, il l'eût renversé! Sa poitrine siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du château.

Ceux qui étaient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu croire que cet homme, courbé en deux, épuisé, râlant, moribond, était Aubin Ploguen, le chouan énergique, le fidèle Breton, le paysan sublime! Son visage est défiguré. Une épaisse couche de poussière noire le couvre, et les cheveux sont collés au front et aux joues par la sueur.

Ils veulent l'arrêter, mais Aubin les renverse et passe.

C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes.
Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte…

Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme que spectre…

—Alarme! les bleus! dit-il.

Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant, ensanglanté.