V
UN CHANT DE L'Iliade
Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux; plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil cas.
Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée.
Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit aussitôt ses mesures en conséquence.
Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions.
Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis, Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres.
Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme.
Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils allaient partir pour la chasse.
Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la terre froide!