Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres, toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles…
Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième balle lui cassa la jambe.
Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui coulait, il entonna le chant suprême… Les Vendéens gagnèrent la plaine et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un autre des leurs tomba encore…
Enfin; ils passèrent les premiers arbres… Ils étaient sauvés.
A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit… Le château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs.
* * * * *
Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les pierres et les poutres.
C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes, Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un instant.
Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des pierres.
Bientôt leur retraite devient impossible.