—Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journée. Je vais aller jusqu'à la Muette, en marchant.
Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir sa fièvre, et aussi d'user la longue journée. Il lui tardait d'arriver au lendemain, à cette heure charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui paraissaient si comiques, exerçaient sur elle une influence physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais elle enviait les délicates jouissances des amours permises. Ah! si elle était libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir la femme de Jacques! L'amour chemine dans un cœur neuf avec une rapidité surprenante. A présent, elle ne discutait plus avec elle-même. Elle s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait naître aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle; elle se croyait également sûre de l'artiste. Il n'oserait jamais révéler sa passion. L'osât-il, elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait à se bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui réchaufferait doucement son cœur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse, oh! bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des couleurs nouvelles. Le soir, elle avait du monde à dîner, et elle étonna ses amis par sa gaieté et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose subite. La fière Faustine, s'humanisant tout à coup, semblait descendre des hauteurs où elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant briller son esprit supérieur, jetant des reparties vives, des mots alertes qui contrastaient avec sa réserve accoutumée. Rentrée dans son appartement, elle compta les heures qui la séparaient de sa visite habituelle au square des Batignolles.
Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier, les sourcils froncés, l'œil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus la force de résister. Il renvoya son élève, qu'il gardait d'habitude jusqu'à l'apparition de Mme de Guessaint; il s'occupa lui-même des mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une lassitude immense l'accabla, il s'étendit sur le canapé, enfonçant dans les coussins sa tête brûlante, hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier. Faustine parut enfin, et Jacques, domptant la révolte de ses nerfs, s'efforça de paraître calme.
—Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant à sa place accoutumée.
—Mais... mais oui, Madame.
—J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner chez moi. M. de Guessaint entreprend un long voyage, et je désire, avant son départ, vous recevoir dans ma maison.
Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son visage paisible et fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de Guessaint suffit à exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait pas les rapports du mari et de la femme.
—Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sèche. Mais décidément, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que je reste chez moi.
—Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort, reprit-elle avec un sourire.
—Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis à de terribles nécessités. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la vie que nous menons. Le sculpteur est avec son œuvre comme la mère avec son enfant. Tant que l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des yeux; tant que notre œuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner.