—Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non, je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous. Mais le devoir te condamne à la subir!

—Je l'aime, je l'aime...

—Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es, c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux avoir dans le cœur ne pèsera jamais autant que les amas de haines jetés entre vous deux!

Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit d'une voix très douce:

—Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon cœur et de mon cerveau, car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a tué mon père; je lui pardonne.

—Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!

—Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.

—Ah! je te mau...

Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait, Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny? Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi, d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières, fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister dans un cœur; ce cœur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en même temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, cœur et cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était pas coupable.

Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait, conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa volonté réfléchie.