XII
Après la terrible découverte, Faustine subissait une crise de désespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habituée à souffrir, elle réagissait bien vite et regardait la situation face à face. Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait bien; il l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente. Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette âme d'artiste, impressionnable et mobile, capable de prendre une résolution extrême, mais incapable de maîtriser sa passion? Jacques voudrait la quitter, la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre les rapprocherait inévitablement. De même que la fatalité de la haine les séparait, la fatalité de l'amour les rejetterait dans les bras l'un de l'autre.
Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait. Elle adorait ce jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout entière. Et puis son honnêteté de femme se rebellait à l'idée de tomber au rang des créatures qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas à ses illusions brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments à ce drame violent où le destin la jetait tout à coup: ou elle vivrait, aimée par Jacques; ou, abandonnée par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père et son frère, à elle? Est-ce que ces deux êtres n'étaient pas quittes l'un envers l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mêmes haines entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés, eux, les innocents, porteraient le poids des déchirements passés! Non, ce serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion, repoussait loin d'elle cette iniquité!
Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'était enfui, éperdu, à la découverte du terrible secret; quand la réflexion l'aurait apaisé, il reviendrait vers elle. Elle se berçait de cette illusion que dans le cœur du jeune homme l'amour serait plus fort que tout. Si cependant, entraîné par Françoise, par ses idées premières, par son éducation, il s'efforçait de la fuir toujours? Eh bien, alors, elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un cœur comme le sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour à tour perdu tous ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait subitement, et ses idées mystiques lui revenaient peu à peu. Comme c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir aucune espérance, de quitter ce monde où les meilleurs sont les plus durement châtiés, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les désespoirs humains! Elle ne considérait pas le suicide comme un crime. Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'héroïne du Titien, qui, rêveuse, les sourcils froncés, jouait avec la bague d'émeraude. Elle lui ressemblait, à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait naguère, quand elle disait que son existence serait pareille à celle de la «Dame à la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui, enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle sur la table. Pendant quelques minutes, elle resta rêveuse, lisant la devise gravée sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessinées: «Si esto bibona te rica, per un guen olo botica...—Si cette vipère te pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.» Il faut bien peu de chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa poitrine cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle était folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser à la mort, quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgré elle, malgré les illusions dont elle cherchait à se bercer, Faustine regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux de Vittoria Orsini se détournaient vers elle, pour lui sourire et lui parler: «Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait souffrir; viens me retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on oublie les douleurs terrestres dans l'éternité du rêve...» La jeune femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit à voix basse, comme irritée contre elle-même:
—C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus forte que ma folie!...
Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrêta en jetant un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout pâle, entre les tentures sombres, venant à elle à l'heure où elle se désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait au désespoir.
—Jacques!
—Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer à toi, de te perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas!
Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant elle, appuyant sa tête sur les genoux de la jeune femme. Elle le regardait, transfigurée.