—Oui.

—Est-ce que tu as vu Étienne?

Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il répondit:

—Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle. Il était reparti pour son régiment.

—On ne t'a rien dit de mon père?

—Rien. Seulement, comme on s'est battu tout cet après-midi du côté de Courbevoie, où il commande, bien sûr, vous aurez une lettre demain.

Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient. De vrai, Marius tremblait d'inquiétude. A Versailles, personne ne pouvait lui parler d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il demandait un congé de quelques heures, pour aller voir sa sœur à Chavry. Il n'était pas revenu. Vainement, le vieux soldat affirmait que son jeune maître avait quitté le château vers le soir. Il racontait ses craintes, au sujet des communards réfugiés dans les bois de Chavry. On se moquait un peu de lui. Comment admettre, en effet, que des gardes nationaux fussent campés si près de leurs ennemis? Il ne fallait pas s'inquiéter du capitaine. En quittant le château, il était allé auprès de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication assez logique. Et cependant, une angoisse sourde le poignait. Pourquoi Étienne ne disait-il rien à sa sœur de sa visite au général? On ne se rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie, en temps de guerre, quand les routes sont encombrées par les troupes, et le matériel d'artillerie. Le fidèle serviteur se rappelait que son maître riait beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué aux ruses des Kabyles, parlait de ces hommes cachés dans les environs. Marius se tourmentait, et il n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant tout, il voulait le garder pour lui seul. A quoi bon troubler Mademoiselle? Sans doute, un malheur est bien vite arrivé. Il serait toujours temps de l'avertir. La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance de quelques heures, s'il ne se trompait pas.

Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une de l'autre. Couché près d'elles, Odin les surveillait gravement. Rien ne restait plus des inquiétudes du matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à propos de ses divagations sur «la Dame à la bague». Elle ne l'appelait plus que Vittoria Orsini. Et elle ajoutait sur un ton de regret comique:

—Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux rouges!

Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient parfaitement à son bonheur. Après le dîner, Mlle de Bressier s'assit au piano.