Et, brusquement, elle éclata en sanglots.

—Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure.

Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes de son corps! Nelly l'avait étendue sur la chaise longue; et là, Faustine sanglotait, s'abandonnant à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée: «Papa... mon pauvre papa!...» Toute la soirée, elle resta ainsi, brisée, vaincue. Nelly et M. de Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient tendrement le général de Bressier; eux aussi souffraient de cette mort brusque et cruelle. Mais leur douleur ne trouvait pas une plainte en présence du navrement de la fille. Faustine avait une nature énergique et forte. Le malheur pouvait la courber d'abord sous sa main d'acier. Elle réagissait bientôt, prête à lutter contre le destin féroce. Tout à coup, elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint en face:

—Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque mon père a été tué à l'ennemi, je veux savoir comment.

Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi donner à Faustine cette émotion inutile? Chaque mot prononcé aviverait la torture de la jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour elle de sinistres visions. Mais il y avait de l'héroïsme dans cette fière créature. Toute une race de soldats revivait en elle. Son âme vaillante ne connaissait pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique et plus hautaine. Elle l'adorait, ce père, qu'une mort tragique lui ravissait. Il l'avait élevée, elle, privée de sa mère dès le berceau. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché sur son petit lit, et la couvrant de son regard tendre. C'est de lui qu'elle tenait ces premières phrases que balbutie une bouche enfantine. C'est de lui qu'elle apprenait toutes les légendes héroïques de l'armée africaine. Elle se souvenait du commandant de Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1er zouaves, et revenant de Constantine. Il racontait ses campagnes à la petite fille étonnée, ravie et stupéfaite; et les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée des Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient; et la cantinière qu'on appelait «Mademoiselle maman»; et le désert jaune où rôdaient les lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues de Milan, alors que, par les fenêtres pavoisées de drapeaux, pleuvaient des bouquets, des applaudissements et des sourires. Et puis encore, cette course à travers la Chine, qui tenait à la fois de l'épopée et du rêve, quand, avec une poignée de six mille pioupious, on attaquait un empire de quatre cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque s'y engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant leurs bannières en losange, où grimaçaient de noirs démons; et l'incendie du Palais d'Été, et l'entrée dans Pékin, qui apparaissait subitement dans une ceinture de murs crénelés, avec ses toits de tuiles vernissées, ses palais jaunes, ses mandarins coiffés d'une plume de paon, racontant à cette armée héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse!

Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions hardies ou sublimes, qui ne marchandait au pays ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort comme il rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu des balles qui sifflaient, au milieu des obus qui éclaboussaient le sol de chair humaine, dans l'enivrement de la lutte et du devoir rempli. Hélas! non point en face de l'étranger! En se battant contre des Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge, enfants de la même famille se ruant les uns contre les autres. Eh bien, elle ne voulait rien ignorer. C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin de ce héros. Elle savait comment son père avait vécu: elle voulait savoir comment son père était mort!

Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait droit de Versailles. Deux heures auparavant, l'aide de camp même du général lui avait raconté la catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le commandant du corps d'armée donnait l'ordre de faire avancer la réserve. L'artillerie des communards fauchait des rangs entiers. Les troupes hésitaient. Déjà un bataillon reculait en désordre, quand le général lança son cheval au galop et cria: «En avant! en avant!»—Il disparaissait un moment dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout, près de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait pendant quelques mètres entraînant ceux-là mêmes qui voulaient fuir, fascinés à présent par le courage de leur chef. Tout à coup, il buttait contre une pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le cœur. Son officier d'ordonnance, aidé de deux soldats d'infanterie de marine, se hâtait d'emporter le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout. L'histoire était simple et grande comme la vie même de ce soldat.

M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine. On ne pouvait pas déposer les restes du général dans le caveau de famille, au Père-Lachaise. Où voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine réfléchissait. Elle consultait le mort pour connaître sa volonté.

—Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles, dit-elle. Mais mon père a souvent exprimé son horreur pour ces pompes brillantes, où l'émotion disparaît sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles n'est plus une ville. C'est une grande hôtellerie où tout le monde a pris rendez-vous. Je désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. Il y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on dira la messe et que nous prierons pour lui.

Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette funèbre cérémonie éveillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renonçât à cette idée. Mais la jeune fille se révoltait: