—Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors, fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.

Le visage de Nelly devint grave.

—Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés. Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je serai toujours ta sœur, et qu'on ne nous séparera jamais.

De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le cœur, et que rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.

—Puisque nous sommes sœurs, reprit Nelly, permets-moi d'être l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon bras, et viens avec moi dans le parc.

—Je t'en prie...

—Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.

—Tu veux...

—Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables. Il croit que nous l'oublions.

L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc. Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.