Il semblait écrit que l'auteur de Zaïre ne pourrait avoir deux succès coup sur coup. En 1740, il donna Zulime, qui tomba à plat, malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit:

«Sic vos non vobis. Dans le nombre immense de tragédies, comédies, opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée Zulime. La scène est en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec Alzire en Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec Zulime, avant que d'aller voir Idamé à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une colonie romaine, nommée Arsenaria, et c'est encore par cette raison qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur. Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils en auront deux, etc.»

Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A Zulime succéda la Mort de César, en 1741; Mahomet, en 1742. La Mort de César, pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. Mahomet eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police. Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, Mahomet reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du Théâtre-Français.

Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son Mahomet.—«Il est horriblement beau,» lui répondit le bel-esprit nonagénaire.

L'époque de Mahomet marque, dans la vie littéraire du philosophe de Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique; car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, Mérope, 1743, Sémiramis (ancienne Eryphile), 1748, Oreste, 1750, une comédie, Nanine, 1749, et une comédie-ballet, la Princesse de Navarre, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra dont Rameau fil la musique, le Temple de la Gloire, 1743. Voltaire voulait être universel et régner en despote dans la république des lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé de Voisenon:—Avez-vous vu le Temple de la Gloire.—J'y suis allé, répondit l'abbé, elle n'y était pas; je me suis fait inscrire. Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise, écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.»

A Mérope, jouée en 1743, se rattache, comme à Alzire, une petite histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et du nom de Mérope; que Voltaire avait usé de manége pour empêcher qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de quatre fois par divers auteurs et à différentes époques.

C'est de Mérope, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur! Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au public:—«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.»

Une rapsodie grotesque de Mérope passa au théâtre des Marionnettes, à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère, celui-ci lui dit.—Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce nouvelle?—Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu sais que je suis épuisé.—Bon, tu es inépuisable, donne toujours.—Tu le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa culotte et faisant sa révérence à posteriori, il lâche une pétarade au parterre. Immédiatement on entend crier: l'auteur, l'auteur!

Un bel-esprit, après avoir entendu Mérope, entra au café Procope en disant:—«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.—Et moi, dit en se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?—Vous, vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.

Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu reconnaître. On la vit dans Mérope traverser rapidement la scène en criant: Arrête... c'est mon fils. Ce mouvement si naturel fut applaudi.