Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental,
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].
En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:
Ta gloire évoque en moi ces navires houleux
Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques
Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.
Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux
Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques
Verse royalement ses richesses mystiques
Dans le cœur dilaté des marins orgueilleux.
Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,
Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,
Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;
Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,
Se rappelaient encore le splendide mirage
De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].
La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie dans les siècles passés: