Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna La Cithare, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre «de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de Lisle[64]».
Cet échantillon des produits Valère Gille:
Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
Allant et revenant, de nombreux laboureurs
À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.
La terre nourricière, en tous sens parcourue,
Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
Les bœufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.
Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.
Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
Un serviteur placé sur un tertre voisin
Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]
Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.
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Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut guère… Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un Te Deum. Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette jouissance mystique.
Dans Les Tristesses, La Jeunesse Blanche, Le Règne du Silence, Le Miroir du ciel natal, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous alanguit, nous désempare, nous prend de force!
Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des chambres:
Les chambres vraiment sont de vieilles gens
Sachant des secrets, sachant des histoires,
—Ah! quels confidents toujours indulgents!
Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,
Qu'elles ont cachés au fond des miroirs
Où leur chute lente est encore en fuite
Et se continue à travers les soirs,
Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]
Ils chantent encore la tendre société des lampes: