La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre, avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de lumière.

L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile: pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc. Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du beffroi de la ville, l'Homme du beffroi, un de ces rudes compagnons des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices gantoises à la bataille de Rosebecke.

Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une construction en faux gothique de 1853. Seule est contemporaine de la grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux quatre côtés de l'édifice.

A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle.

Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette fière inscription en vers flamands:

«Mon nom est Roeland.
«Quand je tinte, c'est l'incendie.
«Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»

Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en compagnies, en décades équipées et armées, chaque homme devant posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché.

Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises; les corporations supérieures étaient les guildes de franc négoce, c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes marchandes.

L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain, les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours de leurs bras aux Comtes.