De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours, quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir, à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne rencontre-t-on pas assez souvent dans les musées archéologiques de ces vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce particulier ou de la corporation primaient tous les autres.

Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres et Gand confédérés ont fait Ruwaert ou régent de Flandre. Malgré le comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France. Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt.

Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas été inviolable.

GAND.—LE TOREKEN
PLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.

Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action, tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers, ennemis des «Léliarts», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de gens déterminés, les Chaperons blancs, avec lesquels il fit peser une vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres, Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir.

Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et ces haines amenaient des batailles et des massacres.

Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois, peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons.