Ces deux ponts construits en charpente existaient depuis des siècles déjà, ayant remplacé les ponts brûlés par les gens de Lutèce à l’arrivée des Romains. Le Petit Pont se retrouve toujours sous le même nom, à la même place, au bas de la rue Saint-Jacques.
Pour le Grand Pont il y a doute. Est-il l’ancêtre de notre Pont au Change donnant sur la grande route des provinces du Nord représentée par la rue Saint-Denis, ainsi qu’on l’a cru longtemps? ou bien peut-il être représenté aujourd’hui par le pont Notre-Dame, comme on le suppose maintenant? Les deux opinions s’appuient sur des probabilités également fortes. En plaçant le Grand Pont de Lutèce au Pont au Change il faut admettre que la voie traversière de l’île partant du Petit Pont faisait un fort crochet sur la gauche, tandis que pour se diriger vers le pont Notre-Dame, elle n’avait qu’à pousser tout droit. Cependant, comme il existait une grande place marchande entourée de portiques au débouché du Petit Pont, la voie pouvait très bien partir de l’angle gauche de cette place pour gagner le Pont au Change sans trop de détours, ce qui donnerait raison à la vieille tradition. D’ailleurs l’existence du Grand Châtelet au bout du Pont au Change et du Petit Châtelet à l’extrémité du Petit Pont, forteresses succédant certainement à des têtes de pont fortifiées, est encore une raison de plus pour faire admettre la quasi-certitude de l’ancienne tradition.
Combien de fois ces deux antiques passages ont-ils été renouvelés, après des aventures diverses, brûlés par accidents fortuits ou faits de guerre, emportés par les inondations ou la débâcle des glaces à la fin des hivers rigoureux; reconstruits en pierres, chargés de maisons serrées en deux files encorbellées sur la rivière, incendiés encore, écroulés, endommagés par les ans,—toujours reconstruits et transbordant d’une rive à l’autre tant de générations, depuis les Gaulois de jadis jusqu’aux Parisiens d’aujourd’hui;—voyant passer sous leurs arches tant d’embarcations diverses, depuis les bateaux gaulois, les nefs romaines, les barques de guerre des Normands, jusqu’aux péniches marchandes et aux bateaux omnibus de nos jours,—et défiler sur leurs pavés tant de cortèges et de si différents, troupes joyeuses, cavalcades de princes et princesses, bataillons en marche pour des parades pacifiques, ou bandes armées se ruant aux massacres des jours de révolution.
Quelques épisodes de la longue et sanglante histoire de Frédégonde appartiennent à l’histoire de Paris. Concubine de Chilpéric, elle avait débuté dans sa carrière de crimes en lui faisant étrangler sa femme Galeswinthe, fille du roi des Wisigoths et sœur aînée de Brunehaut.
«Moult estoit belle femme la royne Frédégonde, en conseil sage et subtile, en tricherie, ni en malice n’avoit son pareil, fors Brunehaut tout seulement,» disent les vieux historiens racontant comment, après seize ans de mariage, voyant le secret de sa liaison avec un leude du roi Landry surpris par Chilpéric, elle prévint la colère de Chilpéric en le faisant poignarder lui-même dans sa villa de Chelles. Le crime commis, Frédégonde se réfugia aussitôt avec son fils Clotaire II âgé de quatre mois, ses serviteurs et ses trésors dans l’église cathédrale de Paris, prés de l’évêque Raguewode, et dans ce lieu d’asile elle détourna l’orage qui pouvait tomber sur elle, et continua ses trames.
LA PRISE DU COMTE LEUDASTE
Peu avant, sa fille Rigonthe, promise pour épouse à Récared, fils du roi des Wisigoths, était partie pour l’Espagne avec un long envoi de chariots chargés d’un véritable trésor constituant sa dot. Outre l’escorte armée, Chilpéric avait violemment arraché à leurs foyers pour les donner comme serviteurs à la princesse, une foule de jeunes filles, d’hommes et de femmes des plus importantes familles parisiennes, ainsi qu’un grand nombre de gens de condition inférieure destinés à divers emplois. Ce fut une désolation terrible dans la ville et, rapporte Grégoire de Tours, on vit, parmi les malheureux ainsi arrachés à leurs familles, quelques-uns distribuer tous leurs biens entre leurs héritiers et d’autres se donner la mort pour ne pas s’expatrier.
Cet immense convoi, sur sa longue route, fut dès le départ en butte à tous les malheurs: désertions des serviteurs entraînés au loin malgré eux, vols, enlèvements de chevaux et d’objets précieux, attaques à main armée... Le cortège fondait en route et les richesses entassées dans les chariots diminuaient d’étape en étape; les princes sur le territoire desquels passait la malheureuse reine voulaient avoir leur part de ses richesses, si bien que Rigonthe complètement dépouillée ne put dépasser Toulouse où, abandonnée de tous, elle dut attendre en un monastère que Frédégonde la fit reprendre. Il n’est pas nécessaire de beaucoup s’apitoyer sur le sort de cette princesse Rigonthe qui, d’après Grégoire de Tours, ne valait pas beaucoup mieux que son affreuse mère. Ces deux femmes, souvent en querelles, allaient parfois jusqu’à se prendre aux cheveux, et un jour Frédégonde avait tenté d’étrangler sa fille en faisant brusquement retomber sur sa tête le couvercle d’un grand et lourd coffre, vers lequel elle l’avait attirée, sous prétexte de lui faire admirer des objets précieux. Rigonthe se débattait, Frédégonde à genoux sur le couvercle pesait de tout son poids et s’efforçait d’achever son œuvre, lorsque, aux cris de la victime étranglée, on avait pu forcer la porte, et l’arracher à sa mère.
L’aventure du comte Leudaste, qui forme le sujet d’un des récits d’Augustin Thierry, se passa à Paris pendant un séjour de Chilpéric et de Frédégonde au palais de la Cité en 583. Leudaste, ancien esclave gaulois devenu comte de Tours, détesté pour ses brutales exactions, mais longtemps soutenu par Frédégonde, avait fini par encourir la haine de la terrible reine, à la suite d’intrigues fort compliquées par lesquelles il avait essayé de perdre l’évêque Grégoire de Tours, en faisant de cet évêque l’accusateur des désordres de Frédégonde.