Immédiatement Clotaire et Childebert pénétrèrent dans la salle où l’on avait enfermé leurs neveux et les égorgèrent malgré larmes et prières. Childebert un instant faillit se laisser attendrir par les supplications du plus petit des enfants, mais comme Clotaire, ayant goûté au sang, menaçait de l’abattre aussi, il repoussa l’enfant qui s’accrochait à ses genoux et laissa son frère achever l’œuvre, pendant que l’on égorgeait aussi les gouverneurs et les serviteurs des jeunes princes, venus avec eux au palais de la Cité.
Un troisième fils, Chlodowald, put éviter le sort de ses frères, probablement enlevé par quelques compagnons dévoués de son père. Mais pour échapper complètement à la férocité de ses oncles, il renonça de lui-même à toute prétention sur l’héritage de Clodomir et se fit prêtre. Ayant fondé un monastère en un petit village caché sous les grands arbres au tournant de la Seine après Meudon, il y vécut de longs jours tranquilles, tout occupé à de bonnes œuvres. Ce doux mérovingien issu de la farouche lignée mourut avec la renommée d’un saint, et le village où sa tombe était révérée changea son nom de Nogent en celui de Saint-Chlodowald ou Saint-Cloud.
Augustin Thierry qui a porté la lumière sur ces terribles époques, enlevées par lui à l’ombre confuse et peintes magnifiquement dans ses récits, fresques puissantes aux rudes et franches couleurs, nous montre ces conquérants barbares pendant longtemps campés dans les cités gauloises comme des occupants plutôt que comme des habitants fixés, exploitant les royaumes découpés par eux à travers les Gaules, et possédés très précairement parfois; pillant, brûlant et rançonnant, enlevant à l’occasion les lots des autres rois ou chefs,—pendant que les populations conquises, passées d’un roi à un autre, continuent à vivre tant mal que bien de leur vie à part, et s’efforcent de limiter autant que possible les exigences ou les déprédations des Francs, pendant que les évêques ou les gallo-romains de haute situation font leur possible pour adoucir et policer ces rois et leurs leudes ou compagnons.
On les voit, ces Sicambres rudes et grossiers, à la fois vaillants et rusés, dans ce décor romain déjà bien mutilé par les guerres, couvert de cicatrices, parmi ces murailles écrêtées dont ils rétablissent les couronnements et dont ils complètent les défenses par des ouvrages de bois, dans ces palais où ils apportent les usages des forêts germaines, qu’ils s’efforcent de modifier peu à peu pour se hausser au niveau des anciens gouverneurs, ou patrices romains. Ils abrègent autant que possible leur séjour dans les cités où ils se sentent gênés, préférant une existence plus large dans leurs villas, près des grandes forêts des rives de l’Oise, où, dans l’intervalle des guerres et des courses entreprises sur les royaumes voisins, ils se livrent violemment au plaisir des grandes chasses.
Devenus chrétiens, baptisés, on les voit aux églises qui se multiplient dans la Cité, écouter patiemment les prêtres leur prêcher la douceur de la religion du Christ, mais ils gardent au fond du cœur les sauvages passions des barbares et se livrent à l’occasion aux plus farouches excès, quand il s’agit de savourer les joies de la vengeance ou de préparer quelques meurtres profitables.
Lutèce, qui gagnait en importance et commençait à s’appeler Paris, passa alors quelquefois d’un royaume dans un autre, au moment des partages parmi les descendants de Clovis. Chilpéric, fils de Clotaire, l’eut quelque temps en sa possession, puis après une lutte avec ses trois frères, Paris devint le lot de Caribert, tandis que les autres allaient régner à Soissons, à Orléans et à Reims sur des territoires bizarrement découpés. A la mort de Caribert, la ville resta même indivise entre les trois frères survivants.
Dans la longue lutte entre Frédégonde, femme de Chilpéric, et Brunehaut, femme de Sigebert, Paris vit plusieurs fois passer dans ses murs les deux terribles rivales, qui poussaient successivement au combat et à la mort leurs fils et leurs petits-fils, et avec eux les divers peuples francs d’Austrasie, de Neustrie, de Burgondie. L’horrible Frédégonde qui mourut la première, tranquillement et dans son lit, probablement en un palais de Paris qu’elle avait ressaisi à la mort de Childebert, fut enterrée en l’église du monastère de Sainte-Croix et Saint-Vincent, plus tard Saint-Germain des Prés. Ainsi que le dit Henri Martin, Frédégonde, la victorieuse, épouvantablement souillée de crimes, apparaît comme «le génie même de la barbarie triomphante» tandis que la reine vaincue, Brunehaut, contre qui sa rivale, ou le fils de sa rivale Clother, put réunir la majorité des chefs francs, représentait les tendances civilisatrices, une tentative d’organisation régulière, sous un régime se rapprochant de la vraie monarchie.
LA POINTE DU REMPART DE CHARLES V.—LA TOUR BILLY, L’ILE LOUVIERS ET L’ILE NOTRE-DAME
Très probablement les faubourgs de Paris, s’allongeant au nord au delà du Grand Pont et au sud après le Petit Pont, devaient former une agglomération de population assez considérable, peut-être autant que celle qui restait fidèle à l’antique Lutèce, la Cité de l’île.