C’est au printemps de l’an 1302 que les délégués, barons, prélats et gens des communes se réunirent en l’église Notre-Dame de Paris. Le roi Philippe, qui déjà avait fait brûler solennellement des bulles pontificales, fit lire des lettres du pape, vraies ou fausses, réclamant du roi foi et hommage pour son royaume, et soumission à l’Église pour le temporel comme pour le spirituel. Les Etats protestèrent avec indignation, le roi demanda aux prélats et abbés de qui ils reconnaissaient tenir leur temporel, aux chevaliers de qui ils reconnaissaient tenir leurs fiefs. La réponse n’était pas douteuse, tous déclarèrent qu’ils avaient tenu et qu’ils tenaient terres, fiefs et bénéfices de lui et des rois ses prédécesseurs, et qu’ils déclaraient vouloir continuer à les tenir fidèlement.
Le pape fut violemment attaqué par les orateurs des Etats, on dénia sa légitimité, on le traita d’intrus, de faux pape et d’hérétique. Puis noblesse, clergé et communes, après délibérations, écrivirent des lettres séparées au collège des cardinaux, lettres de protestation énergique contre les agissements du pape, accusant de tous les troubles de la chrétienté son âpreté à tirer argent de la collation des bénéfices, des abbayes, évêchés et archevêchés. Le tiers état, en cette assemblée à Notre-Dame, parla nettement: «A vous très noble prince, dirent les gens des Communes, supplie et requiert le peuple de votre royaume que vous gardiez la souveraine franchise de cet Etat qui est telle que vous ne recognoissiez de votre temporel souverain en terres, fors Dieu!»
NOTRE-DAME.—LA PORTE ROUGE
Il y eut même une curieuse consultation de l’avocat Pierre Dubois, qui par des motifs de droit comme s’il parlait d’une affaire privée, exposa toutes les raisons qu’avait Philippe pour repousser les prétentions des papes à une sorte de tutelle sur les rois, montrant que si ce droit avait jamais existé, il serait depuis longtemps éteint par prescription, comme s’éteignent tous les droits dont on n’use pas, etc... Pierre Dubois allait même jusqu’à dire que si le pape arguait contre la prescription, l’argument pourrait se retourner contre lui puisque sans la prescription, l’empereur de Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine pourrait comme donateur, ou l’empereur d’Allemagne comme subrogé à sa place, révoquer cette donation et réduire ainsi la papauté à la pauvreté des temps antérieurs à Constantin.
Aussitôt après les premiers Etats, après les seconds, convoqués l’année suivante non plus à Notre-Dame mais au Louvre, la lutte entre le pape et le roi prit un caractère plus violent, à coups de bulles du côté de Boniface, avec des armes temporelles plus effectives du côté du roi. Il y eut la prise d’Anagni et l’enlèvement du pape par Nogaret, petit-fils d’un Albigeois mort sur le bûcher; puis survinrent la mort de Boniface et celle de son successeur Benoît XI qui ne porta la tiare que peu de mois. Le roi voulut, pour en finir, un pape de sa main: il procura la tiare à Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, qui paya son élévation en sacrifiant l’ordre du Temple, trop riche et trop puissant au gré du roi, jaloux d’abattre cette puissance et de mettre la main sur cette richesse. La papauté quittait Rome et s’installait en 1308 en la ville d’Avignon, où elle devait rester près de soixante-dix ans.
A la destruction des Templiers, la cathédrale de Paris gagna, dit-on, son portail occidental construit par Pierre de Chelles, de 1313 à 1320, avec quelques bribes des richesses confisquées sur l’ordre.
En 1304, pour venger les désastres d’une première expédition en Flandre, le massacre de Bruges, la journée des Eperons d’or de Courtrai, où la chevalerie, par sa fougue inconsidérée, s’était fait écraser comme elle devait le faire plus tard encore à Crécy, à Azincourt, à Poitiers, Philippe le Bel marcha sur la Flandre avec une forte armée qui se heurta à Mons-en-Puelle contre 60.000 rudes compagnons mis en ligne par les villes de Flandre. Après de longues heures passées sous un soleil torride à escarmoucher, à tâter les Flamands enfermés derrière un immense rempart de chariots dans lequel ils avaient ménagé trois portes pour les sorties, les Français crurent la journée finie et commencèrent à se désarmer et à camper en face de l’ennemi. Subitement, les Flamands, en trois divisions, sortirent de leur forteresse et tombèrent sur le camp français. Le quartier du roi eut à soutenir le plus terrible choc: la trombe des Flamands renverse, écrase; la chevalerie, qui déjà se trouvait à demi désarmée, est rompue et mise en débandade. Tout semblait perdu: le roi, qui allait se mettre à dîner au moment de l’attaque, avait failli être tué ou pris, il put heureusement sauter sur un cheval et rallier autour de lui un gros de combattants.
Les assaillants, se croyant victorieux, pillaient déjà les tentes et les bagages; la chevalerie française, revenue de sa surprise, profita de leur faute et les chargea avec fureur. Le combat se rétablit, continua malgré la nuit venue et se termina par la déroute des Flamands.
Mais le péril avait été grand un instant pour le roi; il avait fait vœu, s’il sortait victorieux de l’affaire, d’offrir à Notre-Dame son harnais de guerre, qu’il n’avait pu endosser qu’incomplètement pour combattre. En conséquence de ce vœu, un jour de l’automne de 1304, le roi, accompagné d’une foule de seigneurs ayant été avec lui aux champs de Mons-en-Puelle, entra à cheval dans l’église en fête, poussa jusqu’au chœur et s’en vint faire solennellement hommage à la Vierge Marie de son armure de guerre.