Jusqu’à la Révolution, une statue équestre de Philippe le Bel figura dans la nef, sur un soubassement porté par quatre colonnes, au dernier pilier de droite avant le chœur. Cette image du roi était revêtue de l’armure portée à la bataille, armure offerte à Notre-Dame avec le destrier royal. Probablement le corps de la statue revêtu de cette armure fut refait dans le cours des siècles, il y a des obscurités dans les traditions, et peut-être l’attitude même fut légèrement changée, car on aperçoit certaines différences dans les quelques représentations qui nous en restent. Celle qui se trouve dans le recueil de Montfaucon paraît être la plus fidèle, mais on ne peut distinguer au juste si le monument est une statue en armure ou revêtue d’une armure, comme cela dut être aux premiers temps.
Il y eut, au siècle dernier, de longues discussions à propos de cette statue: les uns prétendaient qu’elle représentait Philippe VI de Valois, qui à la bataille de Cassel en 1328, s’était trouvé un moment dans le même danger que Philippe le Bel à Mons-en-Puelle et avait de la même façon triomphé des Flamands. L’écrivain Saint-Foix s’appuyant sur certains documents, sur d’anciennes chroniques, soutenait que c’était Philippe VI qui était entré à cheval dans la cathédrale pour faire l’offrande de ses armes à la Vierge; le président Hénault et le chapitre de Notre-Dame tenaient pour Philippe le Bel. La confusion venait de ce que les deux rois, en reconnaissance des victoires de Mons et de Cassel, avaient fait tous deux quelques donations à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame de Chartres et à différentes autres églises. Dans la nef de Chartres, on voyait aussi la statue d’un roi armé et à cheval. Il y était aussi de tradition que Philippe de Valois était venu offrir son cheval et son armure en don à la Vierge, rachetant son destrier par une somme de mille livres. Un harnais de guerre composé d’un heaume, d’une cotte de mailles et de différentes pièces, conservé aujourd’hui au musée de Chartres, est indiqué comme provenant de Philippe le Bel ou de son fils. Peut-être est-il moins ancien et provient-il d’autres princes qui ont jadis fait des dons du même genre à Notre-Dame de Chartres. Les deux rois portaient tous deux le même nom, ils avaient vaincu tous deux en Flandre, à vingt ans de distance, en août, l’un le 18, l’autre le 23; on pouvait confondre, et les anciens bréviaires de Notre-Dame, paraît-il, étaient eux-mêmes tombés dans cette confusion. Peut-être encore Philippe de Valois dans le même péril que son prédécesseur a-t-il répété le même vœu et après la victoire renouvelé l’acte de Philippe le Bel.
Le doute subsiste, mais que ce soit Philippe IV ou Philippe VI, dans tous les cas quelle scène grandiose sous les voûtes de la superbe église, quel spectacle bien fait pour exalter ces âmes guerrières, ces cœurs vaillants revêtus de fer, que ce roi entrant tout armé et à cheval, en harnais de la bataille, suivi d’une foule nombreuse de barons et de soldats, pour présenter ses actions de grâce, et reçu à l’autel par le clergé de la cathédrale, avec toutes les pompes du culte, au milieu des hymnes et des musiques roulant douces ou éclatantes par-dessus toutes les têtes, dans l’immense nef en fête.
Saint-Foix dans sa dissertation à ce propos, tout en réclamant, à tort ou à raison, le changement de l’inscription de la statue qui portait: Rex Philippus Pulcher, en Rex Philippus Valesius, ajoute, pour ceux qui s’étonnaient que le roi fût entré dans une église à cheval «qu’au service fait à Saint-Denis en 1389 pour le connétable Bertrand Duguesclin par l’ordre de Charles VI, les chevaliers qui menaient le deuil entrèrent à l’église sur des chevaux caparaçonnés de noir et que l’évêque qui célébrait la messe descendit de l’autel après l’Évangile, et que s’étant placé à la porte du chœur, il reçut l’offrande des chevaux en leur mettant la main sur la tête».
La statue votive de Philippe le Bel était encore à Notre-Dame en 1792. Des fédérés marseillais venus à Paris peu de jours avant le 10 août, pour coopérer au décisif assaut qui se préparait contre la royauté, visitaient la cathédrale, que l’on ne songeait point encore à consacrer à la déesse Raison. Pendant que l’on chantait les vêpres à l’autel, ils se précipitèrent sur l’effigie royale pour se faire la main, la chargèrent à coups de sabre et finirent par la mettre en pièces. Ainsi périt cette statue d’un intérêt historique si considérable, précieuse aussi comme spécimen, ou comme représentation, d’un harnais de guerre princier du commencement du XIVe siècle.
LA STATUE DE PHILIPPE LE BEL
Le 14 août 1357, eut lieu à Notre-Dame l’offrande solennelle par le prévôt des marchands Etienne Marcel et les échevins, de la Grande Chandelle annuelle, dont nous avons parlé, c’est-à-dire du cierge de cire molle de la longueur des remparts, en exécution du vœu fait par des bourgeois de Paris après la bataille de Poitiers. Les troubles allaient entrer dans la période grave.
Après la fin du drame parisien par le massacre d’Etienne Marcel, après les deux années de guerres qui suivirent, tant contre les bandes du roi de Navarre que contre celles d’Edouard III d’Angleterre, le roi Jean, délivré par le traité de Brétigny, revint en France. Sa captivité avait duré un peu plus de quatre années. La France espérait enfin repos et tranquillité. Paris fit une belle réception à ce roi dont l’absence avait donné lieu à tant des troubles; le roi Jean vit toute la population sur son passage et des réjouissances comme aux entrées après les Sacres, tout le long de la rue Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame, où il vint prier et rendre grâces solennelles pour sa délivrance.
En 1389, à l’entrée solennelle de la reine Isabeau dans Paris, entrée qui nous représente bien le modèle typique le plus brillant de ces solennités, le cortège arrêté par des jeux et cérémonies à tous les carrefours depuis la porte Saint-Denis, n’arriva sur le parvis Notre-Dame qu’à la nuit tombée. La jeune reine Isabeau descendit de sa litière et fut conduite par les ducs de Berry, de Bourgogne, de Touraine et de Bourbon au grand portail où la reçut l’évêque avec tout son clergé, lesquels «chantant haut et clair à la louange de Dieu et de la Vierge Marie,» dit Froissart, conduisirent la reine, les princes et toutes les nobles dames jusqu’au grand autel où se firent les oraisons. Puis la reine offrit au Trésor la couronne que les petits angelets descendant du Paradis de la porte Saint-Denis lui avaient posée sur la tête, et en reçut une plus riche que l’évêque et les quatre ducs lui «assirent sur le chef».