LE BUREAU DES PAUVRES, PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME
La reine et les dames, en quittant Notre-Dame, furent remises en litière et le cortège prit le chemin du Palais, aux flambeaux, au milieu de plus de cinq cents cierges. Beaux commencements d’un règne qui devait être si malheureux, si fécond en désastres, en douleurs pour le pays qu’attendaient les guerres civiles, l’invasion anglaise, égorgements, ruines et massacres... Cette reine reçue avec tant d’allégresse et si joyeusement fêtée, si elle ne portait pas toutes ces calamités dans les plis de sa robe, devait cependant entrer pour une bonne part comme cause effective dans le déroulement des sombres événements.
Et quarante-six ans après, le 25 septembre 1435, le cadavre d’Isabeau morte à l’hôtel Saint-Paul, alliée des Anglais, chargée des malédictions générales et abandonnée de tous, même des Anglais dont elle avait aidé à fortifier la domination, était présenté à Notre-Dame, sans pompe aucune, puis envoyé à Saint-Denis par la rivière sous la garde de quelques serviteurs seulement.
Plusieurs fois dans l’intervalle, on vit le malheureux roi Charles VI, quand il échappait pour un temps à sa démence, venir entendre une messe d’actions de grâces à Notre-Dame. Après la catastrophe de l’hôtel Saint-Paul, dite du Bal des Ardents, où quatre sur cinq des pauvres jeunes seigneurs qui faisaient avec le roi «la mascarade des hommes sauvaiges» périrent brûlés vifs sur la place «avec une telle pestilance et horribleté que c’était hideur et pitié de l’ouïr et du voir», le roi préservé du feu par la duchesse de Berry qui l’avait couvert de sa robe, vint à Notre-Dame à cheval accompagné de ses oncles marchant à pied, pour rendre grâce au ciel d’avoir pu par miracle échapper au feu.
Vers la fin de cette longue période de malheurs, en 1431, l’Anglais est si bien le maître dans Paris que le jeune Henry VI, roi d’Angleterre, est couronné roi de France comme héritier de son grand-père naturel Charles VI, en l’église Notre-Dame. C’est l’année de la mort de Jeanne d’Arc, brûlée six mois auparavant. Depuis onze ans, Paris s’est habitué à la domination anglaise ou plutôt à l’idée de la légitimité des prétentions du roi d’Angleterre sur la couronne de France.
«Le 16 décembre 1431, dit le Bourgeois de Paris, un dimanche, vint ledit roi Henry du Palais Royal (palais de Justice) à Notre-Dame de Paris; c’est à savoir à pied, bien matin, accompaigné des processions de la bonne ville de Paris qui tous chantoient, moult mélodieusement; et en ladite église avoit un échafaud qui avoit bien de long et de large et montoit sus à bien grants degrés larges, que dix hommes et plus y pouvoient de front; et quand on estoit dessus on pouvoit aller par dessous le crucifix, autant dedans le chœur comme on avoit fait par dehors, et estoit tout peint et couvert d’azur, et là fut sacré de la main du cardinal de Vincestre...»
Le sacre fut suivi d’un banquet dans la grande salle du palais, dont nous avons raconté, d’après le Bourgeois de Paris, les désordres et aussi la parcimonie, ce dont se plaignait fort ledit Bourgeois.
Les armées du Dauphin, privées de la pauvre Jehanne, continuaient à guerroyer dans les provinces avec des succès divers; elles devaient mettre encore bien des années à enlever définitivement le royaume aux Anglais. Paris enfin fut repris dans l’année 1436.
Paris craignait quelques représailles des troupes royales si mal reçues en 1429, lors de la tentative de Jeanne d’Arc sur la Porte Saint-Antoine. Aussi pendant que le connétable de Richemont, aux cris de «Ville gagnée!» rabattait la garnison anglaise sur la Bastille, «les gens de Paris, aucuns bons chrestiens et chrestiennes, se mirent dans les églises et appelaient la glorieuse Vierge Marie et M. Saint-Denis qui apporta la foi en France, qu’ils voulsissent prier à Notre-Seigneur qu’il ostât toute la fureur des princes et de leur compaignie. Et vraiment fut bien apparent que M. Saint-Denis avait été advocat de la cité par devers la glorieuse Vierge Marie et la glorieuse Vierge Marie par devers Notre-Seigneur Christ, car quand ils furent entrés dedans, ils furent si mus de pitié et de joie qu’ils ne se purent oncques tenir de larmoyer. Et disait le connétable aux bons habitants de Paris: Mes bons amis, le bon roy Charles vous remercie cent mille fois et moi de par lui, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maîtresse cité de son royaume; et si aulcun de quelque estat qu’il soit, à mesprins par devers monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné».