César se dresse à l’horizon. Le petit général Bonaparte grandit d’un Te Deum à l’autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul à vie, Empereur; sur l’amas effrayant des ruines accumulées par le grand bouleversement, il va redresser pour son usage et caler avec des trophées militaires le trône des rois de France, et Notre-Dame célébrant le 15 août 1805 la première fête de l’Empereur de la République française, verra s’allumer à quarante pieds au-dessus des tours illuminées et briller toute la nuit, pour symboliser l’étoile de Bonaparte, une étoile de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le signe du zodiaque sous lequel l’Empereur est né.
Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au son du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du culte catholique par une grande cérémonie à Notre-Dame.
Les membres du Sénat, du Tribunat et du Corps législatif, toutes les autorités civiles et militaires, le corps diplomatique et les ministres occupent des places réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois consuls arrivent, à onze heures, dans une voiture traînée par huit chevaux, avec des mamelucks galopant en avant en guise de piqueurs, et pour escorte un magnifique état-major de généraux et d’officiers galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d’une foule immense qui ébranle l’air de ses acclamations. Combien d’anciens terroristes dans cette foule, combien parmi ces curieux empressés avaient poussé les mêmes acclamations aux cérémonies célébrant la destruction de tout ce qu’on relevait, aux fêtes de la Raison, ou au triomphe de Marat!...
L’archevêque de Paris, nouvellement installé, Mgr de Belloy, assisté des archevêques de Malines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de Toulouse et de dix-huit évêques, attendaient les trois consuls à l’entrée de la nef. Les pompes royales étaient restaurées pour ces trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l’eau bénite et l’encens de l’archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était réservée dans le chœur, à gauche de l’autel, en face d’un autre dais où se tenait le cardinal Caprara, légat du pape.
Cette première messe fut dite par le cardinal légat. A l’évangile, les archevêques et évêques présents s’avancèrent, appelés l’un après l’autre par un secrétaire d’État, et prononcèrent, entre les mains du premier consul, le serment suivant: Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n’entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de l’État, «je le ferai savoir au gouvernement».
Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase qui allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.
Le cardinal légat entonna le Te Deum. Tout était fini. La France se croyait rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau tombait sur la tragédie révolutionnaire, mais le grand drame militaire commençait, et toutes ces vagues humaines bouillonnantes soulevées par la formidable tempête allaient déborder sur l’Europe.
TRIBUNES DANS LA NEF DE NOTRE-DAME
CÉRÉMONIE DU SACRE
Deux ans après, l’Empire est fait. Au nouveau César appuyé sur ses légions victorieuses, à Charlemagne ressuscité il faut un pape pour faire l’onction sainte sur son front couvert de lauriers. Malgré difficultés et résistances, ses négociateurs triomphent, le pape à son appel quitte Rome. Il est à Paris dans le cratère du volcan dont l’éruption formidable, depuis dix ans, terrifie le monde, dans cette ville effrayante qui a décapité roi, reine, princes, et où, si peu de temps auparavant, les prêtres étaient traqués et égorgés. Dans cette cathédrale, à la place où, dix ans auparavant, trônait Mlle Maillard, déesse de la Raison, le pape officie pontificalement et sacre un empereur.