Jamais, aux plus beaux jours de la monarchie, l’attente d’un plus grand événement n’avait excité une pareille et plus universelle émotion. Après le crépuscule tragique de la Révolution couchée dans le sang et les larmes, c’était une aurore qui se levait, l’espérance d’un peuple haletant et fatigué. Jamais comme pour cette grande journée du 2 décembre 1804, on n’avait fait pareils et si grandioses préparatifs. La cathédrale était bouleversée, une armée d’ouvriers y travaillait nuit et jour. On démolissait des maisons blotties au pied des tours pour dégager les abords, on réparait hâtivement le plus gros des dégâts subis par l’édifice. Tout Paris d’ailleurs était occupé d’une façon quelconque par ces préparatifs du sacre, par les mille détails d’organisation et de réalisation des splendeurs inouïes rêvées pour le cortège et les cérémonies. Jamais, au dire des contemporains, aucune solennité semblable ne s’approcha de celle-ci par les magnificences déployées, César voulait dépasser les pompes de l’ancienne monarchie, les splendeurs des sacres des rois à Reims.

L’attente frémissante, l’émotion, la curiosité étaient telles que l’on s’arrachait, à n’importe quel prix, les fenêtres aux étages les plus élevés sur le parcours du cortège. Mme d’Abrantès cite une famille qui paya 300 francs une fenêtre à un second étage donnant sur le parvis Notre-Dame.

La grande journée du 2 décembre est arrivée; il fait un froid sec, mais un beau temps; César a le soleil qu’il voulait. C’est le cortège du pape d’abord qui défile dans les rues pavoisées et bordées de régiments impériaux. Le peuple de Paris regarde passer le pontife avec plus d’étonnement et de curiosité que de véritable respect. Sur certains points même on rit à l’aspect du porte-croix du pape, monté sur une mule et précédant le carrosse selon l’étiquette romaine. En général même, c’est surtout le côté théâtral des cérémonies du sacre qui frappe la foule; ce qui l’intéresse et l’émeut, c’est le spectacle préparé avec tant de soins par le maître lui-même, grandiose metteur en scène, soigneux des plus petits détails du décor de la fête, et aussi du cérémonial parmi toute cette figuration dorée évoluant autour de lui.

Le Saint-Père après un repas à l’archevêché entre à Notre-Dame où éclate l’hymne: Tu es Petrus... Le cortège impérial arrive ensuite annoncé par le fracas de vingt escadrons de cavalerie commandés par Murat. C’est le cortège d’un chef de guerre, une merveilleuse marche triomphale. Les grands dignitaires de l’Empire, les hauts fonctionnaires de la cour nouvellement installée aux Tuileries s’avancent dans de magnifiques carrosses, précédant le char étincelant de Napoléon, sur lequel des aigles soutiennent une couronne d’or. Sur les flancs du carrosse impérial caracolent les maréchaux, les généraux chamarrés, les superbes soldats dont les noms ont retenti déjà dans tant de bulletins de victoires, et qui vont pendant douze ans être clamés par la bouche des canons à travers l’Europe piétinée.

A Notre-Dame l’édifice disparaît sous les décorations architecturales construites pour le sacre, d’immenses portiques pseudo-gothiques précèdent le portail chargés de statues, d’attributs guerriers et d’écussons du nouvel Empire. A l’intérieur, la décoration est d’une richesse inouïe. Trois étages de tribunes ont été installées tout le long de la nef et du chœur, un dans les ogives des gros piliers et deux dans la galerie supérieure, encadrées d’immenses tapisseries chargées d’N, d’aigles et de grands écussons.

Le trône impérial au sommet d’une haute estrade s’adosse au grand portail, sous une sorte d’arc de triomphe à la romaine chargé de trophées, avec l’inscription sur l’entablement: «Napoléon, Empereur des Français. Honneur, Patrie.» Sur les gradins du trône, sur les sièges placés latéralement tout le long de la nef sont rangés tous les corps de l’Etat en grands costumes, avec manteaux de cour et chapeaux empanachés, tous les hauts fonctionnaires et les députés de toutes les villes de France. Les costumes civils, les robes rouges et noires des juges s’entremêlent aux splendides uniformes militaires. Combien dans le nombre d’anciens révolutionnaires apaisés ou repus, de terroristes ayant essuyé leurs mains sanglantes, et domestiqués par le maître auquel ils vont d’ailleurs sacrifier le sang de vingt générations de conscrits, les millions de jeunes hommes ou d’enfants, promis à la grande tuerie. Oublions-le.

Ils coudoient de braves gens heureux de voir l’ordre et le calme reparaître, ou des émigrés rentrés, fatigués d’errer hors de France, des transfuges de l’ancien régime attirés par de grands avantages à la nouvelle cour... Tout est neuf ici, uniformes et fonctions, dignités et dignitaires. C’est, à ce qu’il semble, une France nouvelle qui surgit, poussée avec son jeune empereur sur les ruines sanglantes de l’ancienne.

Les trois étages des tribunes forment comme trois longues guirlandes roses autour de l’église, trois guirlandes de bras et d’épaules nues; ces trois galeries sont réservées aux dames, toutes en splendides toilettes décolletées, étincelantes de colliers et de diamants.

Dans le chœur c’est un ruissellement d’or et de couleurs éclatantes; on distingue des lignes rouges, violettes ou blanches, de chaque côté jusqu’à l’autel et jusqu’au trône pontifical placé à gauche, il y a un rang d’enfants de chœur, deux rangs d’évêques et d’archevêques et deux rangs de dignitaires de l’Église. Le spectacle est prestigieux, inouï. «Quelle est l’âme, dit Mme d’Abrantès, qui pourra jamais mettre un pareil jour en oubli?»

Napoléon et Joséphine salués sur leur passage par une tempête d’acclamations, étaient descendus à l’archevêché où l’Empereur se revêtit des insignes impériaux. Il entra dans l’église en triomphateur, la tête ceinte d’une couronne de lauriers d’or. Devant lui marchaient, selon un cérémonial rigoureusement réglé, par groupes séparés, à dix pas l’un de l’autre, les huissiers de la cour, les hérauts d’armes, les pages, les aides des cérémonies; ensuite venait le groupe des hauts dignitaires: le grand électeur, les deux archichanceliers, le connétable, douze à quinze maréchaux, portant l’un une couronne d’or modelée sur celle de Charlemagne, un autre le glaive, un autre le globe, un autre le sceptre, tandis que la queue du lourd manteau impérial était portée par des princes. Napoléon s’avançait majestueux, le regard planant sur cette multitude dorée, et par delà l’église sans doute, sur cette France des anciens rois et des révolutionnaires, de Louis XIV et de Robespierre, conquise et domptée, et sur l’Europe muette de surprise contemplant de loin le spectacle. Napoléon ayant pris place dans le chœur, le grand aumônier, un cardinal et un évêque le vinrent prendre pour le conduire à l’autel. Le pape Pie VII lui fit les trois onctions sur le front, sur les bras et sur les mains, bénit l’épée et la lui ceignit; il remit ensuite le sceptre et avança la main pour prendre la couronne et la placer, mais Napoléon qui avait médité son coup de théâtre, l’arrêta, prit la couronne et se la posa lui-même sur la tête, par un geste où César se dévoilait dominateur de tous. La tiare comme tout le reste devait céder à l’épée.