Alors ce sont deux brûlots qui descendent la Seine. Il est près de huit heures du soir, les brûlots passent sans malheur sous les deux ponts de l’Hôtel-Dieu, le pont au Double et le pont Saint-Charles, puis au milieu de l’épouvante générale, les habitants du Petit-Pont les voient venir sur eux. Les arches du Petit-Pont sont encombrées de pieux et de poutres supportant les maisons encorbellées sur les piles, les bateaux s’embarrassent dans toutes ces pièces de bois et s’arrêtent, leurs flammes lèchent les maisons, aussitôt les poutres du pont brûlent et après les poutres les maisons prennent feu.
L’incendie commencé aux maisons appuyées au Petit-Châtelet se propagea rapidement à toutes les maisons du pont, bâties en pans de bois et matériaux légers. Des tourbillons de flammes s’élevaient dans le ciel, illuminant les édifices de la Cité, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, les tours de Notre-Dame, mettant des touches de lumière à toutes les saillies des gothiques architectures. Les secours arrivaient dans une confusion indescriptible, soldats, mariniers et capucins s’efforçaient de lutter contre le fléau. On avait amené des pompes, assez nouvelles à Paris, mais leur effet était presque nul, les tourbillons de flammes n’en montaient que plus haut.
On voyait les charpentes des maisons incendiées s’affaisser lentement dans le fleuve, avec des jaillissements d’étincelles, et continuer à brûler en suivant le fil de l’eau. Tout Paris était accouru, terrifié par le formidable embrasement. L’effet était aussi épouvantable du côté de la rue Saint-Jacques, l’arcade du passage, dans la masse noire du Petit-Châtelet, semblait une entrée de l’enfer.
Le feu gagnait sur les deux rives, il prenait d’un côté aux maisons autour du Petit-Châtelet, et de l’autre côté aux maisons de la rue du Petit-Pont faisant face à la salle du Légat de l’Hôtel-Dieu. L’émoi était au comble à l’Hôtel-Dieu, où l’on croyait tout perdu, mais grâce aux efforts de tous on put le préserver, à quelques dégâts près. Le Petit-Châtelet résista par sa masse, il sortit noirci de la conflagration, debout en tête du pont ruiné.
L’incendie avait fait des victimes, des travailleurs avaient péri, ainsi que des malheureux cernés dans leurs logements par la flamme.
Pour venir au secours des habitants du pont ruinés par le sinistre, des quêtes faites dans tout Paris par des personnes déléguées à cet effet produisirent une somme de 450,000 livres, aussitôt distribuée entre les victimes.
On procéda sans tarder à la restauration du Petit-Pont. Il n’eut plus que trois arches et ne porta plus de maisons. Le Petit-Châtelet si longtemps masqué, à peine visible au bout de la rue étroite circulant entre les deux rangées de logis, apparut tout entier dans sa masse sombre, percée de quelques rares fenêtres fortement grillagées.
Traversons la Seine et arrivons sur l’autre bras, au pont Notre-Dame qui continue la ligne du Petit-Pont. Le pont Notre-Dame eut un ancêtre dont on ne sait pas grand’chose. C’était un pont de bois jeté sur la Seine, tirant de Saint-Denis de la Chartre en la Cité, à la section inférieure de la grande rue Saint-Martin qui porta jusqu’à notre époque le nom de rue de la Planche-Mibray.
Un moine de Vendôme nommé René Macé, dans une chronique rimée du règne de Charles V, en parle à propos du voyage de l’empereur Charles V à Paris:
L’Empereur vint par la Coutellerie
Jusqu’au carrefour nommé la Vannerie
Où fut jadis la Planche de Mibray,
Tel nom portait pour la vague et le bray,
Jetté de Seine en une creuse tranche
Entre ce pont que l’on passait à planche,
Et on l’ôtoit pour être en seureté...