La planche Mibray au XIVe siècle était déjà un souvenir, une antiquité. Sans doute quand on établit le pont de ce nom à une époque inconnue, le protégea-t-on par une tête de pont, une fortification probablement moins importante que les Châtelets, grand et petit, des deux autres ponts. La planche Mibray c’était la passerelle mobile, le pont-levis jeté sur une creuse tranche, sur les marécages boueux ou le bray d’un fossé, en avant de cette tête de pont.

La Cité seule possédait alors un rempart, ses faubourgs pour toute protection n’avaient sans doute que de simples palissades. Plus tard quand Louis VI, au commencement du XIIe siècle, entreprit d’enfermer dans une enceinte les faubourgs du nord, la tête de pont fut supprimée, l’entrée se trouvant portée plus haut à l’archet Saint-Merry.

En 1413, le pont de la planche Mibray tombant en ruine, la ville fit reconstruire un pont probablement plus large, pont de bois encore avec moulins sous les arches et maisons au-dessus. Ce pont fut baptisé en cérémonie. «Le dernier jour de mai 1413, dit le Journal d’un Bourgeois de Paris, fut nommé le pont de la planche Mibray le pont Notre-Dame; et le nomma le roi de France Charles VIe et frappa de la trie sur le premier pieu, et le duc de Guyenne son fils après, et les ducs de Berry et de Bourgogne et le sire de la Trimoïlle; et estoit l’heure de dix heures de jour au matin.»

1413, c’est l’année de la commune cabochienne, le moment des violences, des exactions et proscriptions des bandes d’écorcheurs et bouchers du parti de Bourgogne. Peu de jours avant la solennité du pont Notre-Dame, le roi Charles VI, allant entre deux accès de démence remercier le ciel à la cathédrale, avait été forcé par la «grande multitude de peuple» de coiffer le chaperon blanc, insigne du parti populaire.

Pour contribuer à la construction, le roi donna quinze arpents de ses forêts. L’édification du pont et des maisons ne fut achevée qu’en 1432. Ces maisons appartenant à la ville étaient au nombre de soixante, trente de chaque côté. «Le pont Notre-Dame, dit le chroniqueur Robert Gaguin, avait 354 pieds de longueur, 90 pieds de largeur, il était supporté par 17 travées de pièces de bois, chaque travée composée de 30 pièces de bois, chacune de plus d’un pied d’équarrissage. Les maisons se faisaient remarquer par leur élévation et l’uniformité de leur construction. Lorsqu’on s’y promenait, ne voyant pas la rivière, on se croyait sur terre et au milieu d’une foire, par le grand nombre et la variété des marchandises qu’on y voyait étalées.»

Cette description montre bien l’importance qu’avait prise le pont Notre-Dame, rival du pont au Change en beauté, en animation et aussi en importance commerciale. Les inondations, les débâcles le mirent plus d’une fois en danger, ses habitants n’étaient pas sans quelques doutes sur sa solidité et l’événement ne leur donna que trop raison, soixante-quinze ans seulement après la construction.

ENTRÉE DU PONT NOTRE-DAME. XVIIe SIÈCLE

Une de leurs alarmes les plus chaudes fut celle de l’hiver de 1480. L’hiver vint tard cette année-là et il ne gela pas avant Noël, mais cet hiver retardataire n’en fut que plus violent. Durant six semaines, dit la chronique de Jean de Troyes, «fist la plus grande et aspre froidure que les anciens eussent jamais vu faire en leurs vies». La Seine était prise comme tous ses affluents, bêtes, gens et charrois, tout passait sur la glace. Le dégel arriva le 8 février; dans la débâcle de la Seine il advint que les glaçons emportèrent une grande quantité de bateaux qui s’en allèrent frapper les ponts de Paris. Les habitants du pont Notre-Dame se crurent à leur dernier jour; pensant sous les heurts violents des bateaux que le pont allait être emporté, ils se mirent hâtivement à déménager. Le danger était grand en effet, le pont tremblait sous les abordages et montrait quelques avaries; mais à la fin, les bateaux enchevêtrés formèrent une barrière mobile qui servit de rempart contre le choc des glaçons. Quelques charpentes des moulins furent brisées, des pieux emportés, mais le reste put braver la débâcle.

«Et à cette cause des glaces, continue la chronique, n’avint point de bois à Paris pour la rivière de Seine, et fut bien chier, comme de sept à huit sols pour le moule. Mais pour secourir le povre peuple, les gens des villages amenèrent en la ville à chevaulx et charrois grant quantité de bois vert. Et eust esté le dit bois plus chier, si les astrologiens de Paris eussent dit vérité, pour ce qu’ils disoient que la grande gellée dureroit jusques au huictiesme jour de mars et desgella trois sepmaines avant.»