Le pont Notre-Dame sortait à peu près intact de cette belle peur, la catastrophe l’attendait au dernier hiver du siècle; c’était vingt ans de répit, mais cette catastrophe devait être terrible.
Depuis longtemps, la solidité du pont semblait douteuse; les pilotis étaient usés, pourris. En 1498, des architectes, des maîtres charpentiers en avaient donné avis à l’échevinage, en déclarant qu’il fallait, en toute hâte, remplacer ces pilotis, sous peine de voir prochainement la ruine de tout l’ouvrage, mais les échevins avaient négligé cet avis. Le prévôt des marchands et les échevins qui touchaient de gros loyers des maisons du pont et n’employaient qu’une faible partie de ces ressources aux travaux d’entretien, furent plus tard accusés de malversations.
LA POMPE NOTRE-DAME VUE DU PONT
Un an après, le 25 octobre 1499, un maître charpentier ayant observé au point du jour différents symptômes de tassement, courut chez le lieutenant criminel le prévenir que le pont Notre-Dame allait infailliblement s’écrouler, et le supplier de prendre les mesures nécessaires pour faire sur-le-champ évacuer les maisons.
Le magistrat fit retenir le charpentier et s’en fut aussitôt au Parlement. Il n’était pas sept heures du matin; cependant, la cour du Parlement s’assemblait à la grande Chambre. Interrogé par le président Thiébault Baillet, le lieutenant criminel rapporta l’avis qu’il venait de recevoir et auquel il refusait de croire. Mieux inspiré, le Parlement, sans perdre de temps, ordonna au lieutenant criminel d’aller en toute diligence arrêter la circulation sur le pont, placer des postes d’archers à ses extrémités et faire déménager tous les habitants. Tout ceci avait pris du temps. Avant que midi sonne, avait juré le charpentier, le pont sera tombé.—A neuf heures du matin, des craquements sinistres s’entendirent dans les maisons et des crevasses se produisirent dans le pavage. A ces signes, les habitants virent bien qu’il n’y avait plus à tergiverser ni à espérer, et se mirent en toute promptitude à sortir leurs meubles et leurs marchandises.
Les maisons continuaient à se lézarder et le pavé à se disjoindre avec une rapidité effrayante, le désordre dans le déménagement général s’en aggravait, cela devenait comme un sauve-qui-peut. Soudain, un effroyable craquement se produisit, et il y eut comme une série de détonations sous les arches. C’étaient les pieux qui cédaient les uns après les autres; on vit le pont tout entier osciller un instant, puis le tout, le pont et les maisons, s’écroula d’un seul bloc dans la Seine, avec un bruit semblable à la plus formidable des explosions, en soulevant un énorme tourbillon de poussière.
Tout Paris entendit le fracas de cet écroulement, roulant et grondant comme un tonnerre. Quand le dernier écho se fut éteint, lorsque le nuage de poussière se fut abattu, l’horreur du désastre apparut aux gens de la rive. Un amas de décombres, pilotis, carcasses de maisons, fragments de pavages encore entiers, obstruait le cours de la rivière, formait un barrage qui refoula les eaux jusqu’à la berge de la rue de Glatigny, où des laveuses furent emportées par la rivière et noyées. On apercevait sur ce barrage, parmi les débris des logis, des tas de meubles broyés, des marchandises roulées par le flot, des gens surpris dans le déménagement, écrasés ou ensevelis à demi dans la masse, d’autres surnageant plus loin dans le remous et l’écume. La rivière, irritée par l’obstacle, revenait avec violence sur ces tristes débris, enlevait et dispersait les blessés, les poutres, les meubles. Tout de suite, des bateliers s’étaient jetés dans leurs barques et s’efforçaient de sauver les quelques malheureux survivants qui luttaient accrochés à quelques pièces de bois.
L’indignation publique contre les magistrats dont l’incurie, malgré tous les avis, avait causé la catastrophe, eut satisfaction. Le prévôt des marchands, Jacques Pieddefer, avocat au Parlement, quatre échevins: Antoine Malingre, Louis du Harlay, Pierre Turquant et Bernard Ripault, furent jetés en prison avec quelques autres officiers de la ville. Le Parlement procéda à une enquête sévère qui conclut sur bien des points à leur culpabilité, et donnait raison aux accusations de concussion. Un arrêt du Parlement dégrada le prévôt, les échevins et quelques autres des hauts fonctionnaires de la ville, les déclara incapables d’offices à tout jamais, les condamna à la restitution de tous deniers reçus pendant le temps de leurs fonctions, à d’énormes amendes, ainsi qu’à des dommages et intérêts aux victimes du désastre.
Ces condamnés, pour la plupart, moururent en prison insolvables, l’argent qu’on tira d’eux fut appliqué à la reconstruction du pont.